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Couillard confiant que le dialogue mènera à la signature de la Constitution

Mais le chef du gouvernement québécois ne se donne pas d’échéancier.

QUÉBEC — Le fruit est presque mûr pour une nouvelle ronde de discussions constitutionnelles, a indiqué le premier ministre Philippe Couillard dans une entrevue exclusive à La Presse canadienne.

M. Couillard a accordé cet entretien dans le cadre du lancement de sa toute première politique d’affirmation du Québec et des relations canadiennes, intitulée «Québécois, c’est notre façon d’être Canadiens».

L’approche privilégiée repose essentiellement sur le dialogue, la pédagogie et la persuasion pour créer les conditions favorables à la reprise d’éventuelles négociations constitutionnelles.

Il s’en serait voulu de ne pas avoir présenté de plan en ce sens dans un premier mandat de son gouvernement, a-t-il affirmé, lors de l’entrevue de près d’une heure, dans son bureau au parlement.

Le moment est bien choisi, selon lui, d’ouvrir le dialogue avec les Canadiens d’un océan à l’autre, bien qu’une grande part du travail pour faire reconnaître le Québec comme société distincte à l’intérieur du Canada ait déjà été accompli en filigrane au cours des dernières années, a-t-il soutenu.  

Mais le chef du gouvernement québécois ne se donne pas d’échéancier; impossible, selon lui, de dire si le dialogue aboutira à la signature par le Québec de la Loi constitutionnelle de 1982 dans un deuxième mandat Couillard.

Il se réjouit toutefois d’avoir posé un premier jalon. Et il est «très confiant» qu’un jour, le Québec signera l’acte constitutionnel. «Pour moi, c’est important d’avoir posé ce geste-là, a-t-il confié lors de l’entretien. Ça fait partie de ce que je voudrais avoir accompli au terme du mandat.»

Ne pas avoir engagé cette conversation l’aurait laissé, lui, fédéraliste convaincu, avec le sentiment du «devoir pas accompli complètement».

«Oui, l’économie pour l’éducation, les finances publiques saines, la santé, oui, d’abord. C’est pour ça qu’on a été élu, mais également d’avoir fait des choses comme ça, d’avoir proposé aux Québécois et aux Canadiens, mais aux Québécois avant tout, l’affirmation de ce que nous sommes et une démarche pour reprendre contact avec le reste du pays, ça fait partie d’un travail complet de premier ministre pour moi», a-t-il affirmé.

La politique Québec-Canada du gouvernement Couillard, une brique de 200 pages qui aura pris deux ans à rédiger, propose une définition du Québec comme nation francophone avec sa culture spécifique, qui fait toute la place à la communauté de langue anglaise, à ses droits et à ses institutions, et aux Premières Nations. Une nation qui est francophone mais inclusive, avec toutes les caractéristiques d’un État national.

Les Québécois ne se lèvent pas le matin en se posant des questions sur l’état de la fédération, a reconnu d’emblée M. Couillard, mais il est faux de prétendre que ces questions ne les intéressent pas. «Dans le coeur de tous les Québécois et Québécoises, il y a cette sensation profonde de constituer une nation, une société distincte qui a besoin d’être reconnue et entendue, et qui est maintenant assez confiante pour dire en plus, j’y inclus l’appartenance canadienne.»

Et ce n’est rien «contre» les autres, a-t-il affirmé, prenant bien soin de s’adresser aussi au « Rest of Canada » (ROC) pendant l’entrevue. Le Québec n’est pas supérieur aux autres provinces; seulement, il a des responsabilités spécifiques qui sont uniques, et a besoin d’outils pour assumer ses responsabilités.

En ce 150ème anniversaire du Canada, la «contribution» (si on veut le prendre comme un cadeau, qu’on le prenne pour un cadeau, a dit M. Couillard) du Québec est donc d’ouvrir toute grande la porte au dialogue avec les autres provinces, avec les groupes sociaux et environnementaux, avec les chambres de commerce, les universitaires, pour mieux faire connaître le Québec et rallier la grande majorité des Canadiens autour de son éventuelle ratification de la Loi constitutionnelle de 1982.

Il s’agit d’une vaste opération-séduction qui verra le Québec assurer une «présence soutenue» d’un bout à l’autre du pays, avec des unités Québec-Canada créées dans tous les ministères, pour s’assurer que chacun d’eux profite de toutes les tribunes possibles dans leur secteur d’activités à travers le pays.

C’est un travail de longue haleine, mais le premier ministre croit que si la reprise du dialogue avec le reste du pays se passe bien, il aura toutes les raisons du monde d’être optimiste, voire «très confiant», pour la suite des choses.

Il y aura, un jour, des modifications à la Constitution, a-t-il dit, et ce sera «bien sûr une grande fierté» pour lui d’y avoir un peu, ou beaucoup, contribué.

D’ailleurs, le travail est déjà bien entamé, a poursuivi M. Couillard. Depuis 1995, sans que l’on s’en rende vraiment compte, la Chambre des communes et les tribunaux, notamment la Cour suprême, ont défini la société distincte; des ententes administratives ont été conclues dans plusieurs secteurs dont l’immigration; l’asymétrie en santé s’est installée et le français a retrouvé une nouvelle légitimité. 

Les fameuses cinq conditions fixées par le gouvernement de Robert Bourassa en 1986 pour que le Québec signe la loi constitutionnelle: la reconnaissance du Québec comme société distincte, les limites au pouvoir fédéral de dépenser, la garantie d’une représentation québécoise à la Cour suprême, le droit de veto sur les modifications constitutionnelles et les pouvoirs accrus en matière d’immigration font presque toutes déjà l’objet d’ententes qu’il serait facile de «constitutionnaliser», a soutenu le premier ministre.

M. Couillard s’est dit encouragé par l’attitude des jeunes d’aujourd’hui, ouverts dans le contexte de la mondialisation, qui se montrent sondage après sondage en faveur d’une double appartenance canadienne et québécoise.

Et il entend faire route commune avec les Premières Nations, qui elles aussi, sont en quête d’une reconnaissance formelle au sein de la fédération.    

Le mouvement indépendantiste est donc voué à l’échec, selon Philippe Couillard. «Il n’y aura pas de majorité de Québécois prêts à abandonner leur citoyenneté canadienne, pourquoi le feraient-ils? Pays du G7, citoyenneté enviée partout sur la planète, pays démocratique et libre; il n’y pas d’oppression au Canada; les gens veulent garder leur citoyenneté canadienne. C’est l’immense point faible fondamental du projet indépendantiste», a-t-il déclaré.

Le Canada a changé, a renchéri M. Couillard, et son 150e anniversaire en 2017 est le moment tout indiqué, un «moment historique», pour entamer des discussions rafraîchissantes.

Il croit que l’époque où les premiers ministres décidaient de s’enfermer dans une maison pour sortir avec un pacte constitutionnel est révolue.

«Ça ne pourra plus arriver comme ça, a-t-il affirmé. La nature de la démocratie canadienne et des autres est telle que les gens veulent participer, les gens veulent entendre, les gens veulent comprendre et ne veulent pas être tenus à l’écart de ça.»

Le premier ministre Philippe Couillard sur…

 

… la démarche proposée par son gouvernement pour la reprise d’éventuelles discussions constitutionnelles, le moment venu

«Le point de départ, c’est une affirmation et une démarche. Le point de départ, ce n’est pas une négociation constitutionnelle, ça ne se produira pas comme ça. Le point de départ, c’est une reprise de contact entre nous et le reste du pays.»

… l’intérêt que suscitent les questions constitutionnelles

«Le fruit est mûr pour cette conversation. Les gens, ça les intéresse. Moi, j’ai participé même avant de revenir en politique à des panels sur l’état de la fédération canadienne avec des groupes de la société civile. Il y a un intérêt, OK surtout dans les cercles académiques, intellectuels et tout ça, mais je pense que tout citoyen de tout pays aime discuter, entendre parler de citoyenneté et de son pays.»

… la Nation québécoise

«Il faut rappeler, par une affirmation, ce que nous sommes, nous comme Québécois, une nation francophone avec sa culture spécifique, qui fait toute la place à la communauté de langue anglaise, à ses droits et à ses institutions, aux Premières Nations, une nation francophone, mais inclusive, avec toutes les caractéristiques d’un état national.»

… le Canada moderne

«L’époque où les premiers ministres décidaient un jour de se réunir dans une maison et de s’enfermer et sortir avec un pacte constitutionnel, ça ne pourra plus arriver comme ça. La nature de la démocratie canadienne et des autres est telle que les gens veulent participer, les gens veulent entendre, les gens veulent comprendre et ne veulent pas être tenus à l’écart de ça. On ne peut pas commencer par ça, c’est impossible. Il faut arriver là après avoir fait la déclaration de l’affirmation et la démarche de prise de contact.»

… ce qui pourrait être un point de discorde avec les provinces

«On définit le fédéralisme canadien comme un fédéralisme plurinational (avec le Québec et les Premières Nations), et ça, c’est une définition qui ne fera pas l’unanimité au Canada (…) Si les autres Canadiens, eux, préfèrent rester dans le fédéralisme de territoires ou individuel, c’est correct. Mais notre perception à nous du pays ce n’est pas celle-là, c’est celle du fédéralisme plurinational.»

… la définition du Canada

«Au fil des années et ça date de longtemps, il y a comme eu une divergence quant à la définition du pays entre le Québec et le reste du Canada. Nous les Québécois, nous considérons toujours que le Canada fondamentalement a été fondé comme un pacte de peuples fondateurs, auxquels normalement aujourd’hui on ajouterait les Premières Nations.»

… le droit du Québec de s’affirmer comme nation

«Je pense que le Canada demeure fortement intéressé à comprendre ce qui se passe au Québec même encore maintenant. Notre démarche, elle est fondamentalement basée sur l’affirmation par nous-mêmes ici au Québec de ce que nous sommes avant tout. On ne demande pas à personne au Canada de dire: ‘Vous avez raison, Québec vous êtes une nation.’ On sait qu’on est une nation. On l’affirme et on démontre que cette nation qui est inclusive, mais qui est fondamentalement francophone en Amérique du Nord a la capacité de se combiner avec l’appartenance canadienne.»