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Airbus acquiert une participation majoritaire dans la CSeries

MONTRÉAL — Deux ans après des discussions qui ont avorté, le géant européen Airbus s’installe dans le siège du pilote de la CSeries de Bombardier (TSX:BBD.B) en devenant l’actionnaire majoritaire de ce programme.

Les deux avionneurs ont annoncé une entente de principe, lundi soir, quelques jours après que les États-Unis eurent imposé des tarifs punitifs préliminaires d’environ 300 pour cent sur la CSeries à la suite d’une plainte de Boeing — le rival d’Airbus.

«Nous avions essayé il y a deux ans mais les conditions n’étaient pas favorables, a expliqué le chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare, en conférence de presse. Depuis, l’appareil a été certifié et est entré en service. Nous avons pu attirer Airbus.»

Ce partenariat permettra de sécuriser l’accès au marché américain, a-t-il ajouté, rejetant toutes les suggestions voulant que ce soit la démarche de Boeing qui ait motivé les discussions, qui ont débuté en août.

Si le siège social de la société en commandite CSeries demeurera au Québec et que l’assemblage final continuera à se faire à Mirabel, une deuxième ligne d’assemblage pour cet avion de 100 à 150 places sera implantée en Alabama.

De cette façon, les appareils assemblés au sud de la frontière seront exemptés des mesures punitives préliminaires décrétées récemment par Washington.

«La plainte de Boeing fermait l’accès au marché américain et fragilisait le programme, a dit la ministre de l’Économie, Dominique Anglade. Cela créait de l’incertitude chez certains clients.»

Pour M. Bellemare, l’arrivée d’Airbus permettra de donner un élan aux ventes de la CSeries — qui se font attendre — en plus de réduire les coûts de production, ce qui devrait permettre de doubler la valeur du programme, à au moins 4 milliards $ US.

Depuis l’Europe, le chef de la direction de l’entreprise européenne, Tom Enders, a estimé que le partenariat était «gagnant» pour tous.

«Cela permettra d’accélérer ce succès commercial qui permettra à ce programme de se positionner et réaliser son plein potentiel», a-t-il expliqué, au cours d’une conférence téléphonique.

Interrogé sur les motivations d’Airbus, M. Enders a rappelé que l’avionneur européen n’avait pas vendu de A319 — un appareil de la taille de la CSeries — depuis plusieurs années.

Une fois que la transaction aura été conclue, le Québec deviendra le plus grand pôle de développement d’Airbus à l’extérieur de l’Europe.

Boeing (NYSE:BA) n’a pas tardé à réagir, affirmant qu’il s’agissait d’une transaction entre deux joueurs largement subventionnés qui soulève plusieurs questions.

«Nous continuons de croire que tout le monde devrait jouer selon les règles en place en matière de commerce», a fait savoir la multinationale, par voie de communiqué.

Aux commandes de la CSeries

En vertu du partenariat, Airbus détiendra 50,1 pour cent de la société en commandite de la CSeries. La part de Bombardier passera à 31 pour cent. Celle du gouvernement québécois — qui a injecté 1 milliard $ US pour obtenir 49,5 pour cent en 2015 — passera à seulement 19 pour cent.

Malgré tout, Mme Anglade a martelé que la valeur de l’investissement de l’État québécois demeurait le même.

«C’est une plus petite portion d’une plus grande tarte, a ajouté M. Bellemare. La valeur de l’entité vient de grandir grâce à Airbus et le risque diminue de façon significative.»

Airbus s’est par ailleurs engagée à prolonger de cinq ans, soit jusqu’en 2041, «l’entente de continuité» permettant de maintenir les 2000 emplois liés à la CSeries aux installations de Mirabel, dans les Laurentides.

Le géant européen pourrait finir par se retrouver seul aux commandes de la CSeries, puisqu’il a l’option de racheter la participation de Bombardier dans sept ans et demi et celle du gouvernement québécois en 2023.

Peu importe ce qu’il adviendra des modifications à la structure de l’actionnariat, Québec devra donner son aval à tout changement apporté à l’entente de continuité, a assuré Mme Anglade.

D’après Chris Murray, d’Altacorp Capital, les grands perdants de ce partenariat sont Boeing et Embraer.

«Cette annonce fait en sorte que le programme de la CSeries est beaucoup plus fort et plus concurrentiel que ce qui serait offert par Boeing», a-t-il expliqué, au cours d’un entretien téléphonique.

À Ottawa, le ministre de l’Innovation, Navdeep Bains, à qui incombera d’évaluer la transaction, a d’ores et déjà signalé qu’il voyait celle-ci d’un bon oeil. Le projet de partenariat permettra à la CSeries d’avoir du succès à long terme en élargissant son accès au marché, a-t-il plaidé.

Lorsqu’on lui a demandé quelles conséquences une telle alliance pourrait avoir sur les relations commerciales déjà tendues avec les États-Unis, le ministre a soutenu qu’il fallait «regarder les occasions sur le marché mondial» et pas seulement dans «un pays en particulier».

Son collègue au Commerce international, François-Philippe Champagne, a abondé dans le même sens. «On n’est pas là pour choquer personne. Ce qu’on annonce aujourd’hui, c’est la survie de l’industrie aérospatiale», a-t-il dit.

Il a affirmé qu’Ottawa avait obtenu d’Airbus la garantie que le siège social demeurerait au Québec et qu’il n’y aurait pas de pertes d’emploi au pays — tout ça, en profitant de la «force de frappe» de la multinationale à l’international pour agrandir le carnet de commandes de la CSeries.

Il n’en demeure pas moins que, selon ce qu’a affirmé lundi une source gouvernementale, «le grand perdant dans tout ça, c’est clairement Boeing, parce qu’ils se retrouvent à avoir envoyé dans les bras de leur plus grand compétiteur un avion qu’ils voulaient éliminer du marché».

Même si la pilule pourrait être difficile à avaler pour certains travailleurs de Bombardier, l’Association internationale des machinistes a exprimé un sentiment d’optimisme à l’égard du partenariat.

«Ça me réconforte (…) d’entendre les engagements des gens d’Airbus qui disent vouloir continuer à fabriquer cet avion ici», a expliqué leur coordonnateur québécois, David Chartrand.

Le syndicat Unifor s’est montré plus inquiet, soulignant, par voie de communiqué, qu’une importante partie de l’industrie aéronautique québécoise passait sous contrôle étranger.

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Voici les dates marquantes du programme de la CSeries:

2004: Bombardier met à contribution une équipe dédiée pour évaluer la faisabilité et entamer le développement d’une nouvelle génération d’avions commerciaux.

31 janvier 2006: considérant que les conditions du marché ne sont pas assez favorables pour justifier le lancement de la CSeries, Bombardier décide de mettre son projet sur la glace.

31 janvier 2007: Bombardier recommence à travailler sur la CSeries et estime que l’entrée en service de ce nouvel avion commercial pourrait se faire en 2013.

2008: après plusieurs années d’attentes et de tergiversations, lancement du programme de la CSeries; le transporteur allemand Lufthansa signe une lettre d’intention pouvant aller jusqu’à 60 appareils.

11 mars 2009: Lufthansa convertit sa lettre d’intention en commande ferme de 30 appareils. L’entente prévoit également des options pour 30 autres avions.

2010: les retards répétés qu’accuse le développement du programme de la CSeries commencent à inquiéter les investisseurs.

16 septembre 2013: premier vol d’essai d’un appareil de la CSeries effectué aux installations de Bombardier de Mirabel, dans les Laurentides, avec un modèle CS100, le plus petit de la famille.

16 janvier 2014: l’entrée en service de la CSeries est repoussée à la « deuxième moitié de l’année 2015 », confirme Bombardier, en annonçant une commande ferme de 16 appareils CS300 de la part d’Al Qahtani Aviation.

29 mai 2014: un incident survenu lors de tests effectués au sol avec le moteur d’un appareil d’essai force l’entreprise à suspendre ses essais en vol pendant plus de trois mois. Le constructeur du moteur, Pratt & Whitney, est mis à contribution dans l’enquête visant à faire la lumière sur l’incident.

27 février 2015: baptême de l’air du CS300, l’appareil dont la configuration peut accueillir plus de passagers. Le président et chef de la direction de l’entreprise, Alain Bellemare, commence du même coup à évoquer une entrée en service de l’appareil pour 2016.

7 mai 2015: Bombardier confirme que Swiss sera le premier transporteur aérien à prendre livraison de la CSeries au cours de la « première moitié » de 2016.

29 octobre 2015: le gouvernement de Philippe Couillard annonce qu’il injectera 1,3 milliard $ dans Bombardier afin de l’aider à compléter la CSeries en échange d’une participation de 49,5 pour cent dans le programme.

18 décembre 2015: au terme de 3000 heures de vol d’essais d’autres résultats, le CS100 obtient sa certification de Transports Canada.

28 avril 2016: Bombardier annonce que Delta Air Lines pourrait acheter jusqu’à 125 appareils de la CSeries dans ce qui représente la plus importante commande de ce programme.

29 juin 2016 : Bombardier livre son tout premier appareil CSeries à son client de lancement, le transporteur Swiss International Air Lines, dans le cadre d’une cérémonie à Mirabel.

15 juillet 2016 : La CSeries effectue son premier vol commercial avec des passagers en effectuant la liaison Zurich-Paris.

6 septembre 2016 : Bombardier annonce qu’elle livrera deux fois moins de CSeries cette année – sept au lieu de 15 – puisque le constructeur du moteur, Pratt & Whitney, connaît des pépins avec sa cadence de production.

28 novembre 2016 : Bombardier livre au transporteur letton airBaltic le premier CS300, qui peut transporter jusqu’à 160 passagers.

27 avril 2017: Boeing demande au département américain du Commerce et à la Commission du commerce international des États-Unis (ITC) d’agir contre les pratiques d’affaires de Bombardier.

26 septembre 2017: Le département américain du Commerce impose des droits compensatoires préliminaires d’environ 220 pour cent sur la CSeries, soit presque trois fois plus que ce qui était demandé par Boeing dans sa plainte.

5 octobre 2017: Des droits antidumping d’environ 80 pour cent visant la CSeries sont annoncés par Washington.

16 octobre 2017: Airbus s’installe aux commandes de la CSeries en mettant la main sur une participation de 50,1 pour cent du programme.