Art de vivre

Vertigineuse Istanbul

Istanbul résonne des sirènes de bateaux, des appels à la prière de centaines de mosquées, des vendeurs à la criée et… du son des cellulaires. Surpeuplée, ancienne et moderne, prospère et décrépite. Irrésistible.

(iStockphoto)
(iStockphoto)

Il y a des villes qui vous forcent à réapprendre à marcher. Si vous avez déjà vu un Sénégalais négocier un trottoir glacé à Montréal, vous savez ce que je veux dire.

Istanbul est de celles-là.

Les autos parquées sur les trottoirs, les caniveaux profonds, les pavés inégaux dans les venelles pentues, les trottoirs en escaliers, la foule compacte, incessante et besogneuse sur les grands boulevards à l’européenne dans les quartiers Beyoglu ou Taksim, ou dans les ruelles de ceux du Grand Bazar ou d’Eminönu, les étals de marchandises, le tohu-bohu des taxis, des charrettes, des tramways, des vendeurs à la criée, des musiciens de rue, des cuisines ambulantes, tout cela fait de la marche dans Istanbul une course d’obstacles perpétuelle.

Si vous ne réapprenez pas vite à marcher, vous écraserez la queue d’un chat, renverserez un étal d’oranges, prendrez la bretelle de votre sac dans le rétroviseur d’un taxi en mouvement, bousculerez une vieille dame, glisserez sur une merde ou tomberez dans un soupirail.

À Istanbul, cependant, on a toujours le nez en l’air, pour reluquer un minaret qui s’élance derrière un magnolia, une arcade ornée de céramique ottomane, un étalage de tapis de soie, un vieux bonhomme qui porte un ballot de marchandises sur son dos en parlant dans un cellulaire, une femme sortie des Mille et Une Nuits, un comptoir d’épices ou un détachement de militaires en armes qui flânent aux portes, bachi-bouzouks modernes dont on ne sait trop s’ils vous protègent ou vous épient.

Istanbul sent les marrons grillés, la graisse d’agneau, la sueur, le diesel et l’air du large. Elle écoute de la musique klezmer, de l’arabesk, du tango gitan, de la house; elle résonne des sirènes de bateaux et des appels à la prière de centaines de mosquées. Elle vibre et gronde des bruits de la vie de ses 12 à 15 millions d’habitants. Elle vous en met plein le nez, la vue et les oreilles.

Le nez en l’air dans cette foule industrieuse, on est forcément un touriste. On devient alors la proie d’une nuée d’entraîneurs, rabatteurs, guides, revendeurs, amis qui vous collent aux basques: «My friend! Where are you from? English? Deutsch?» Ils veulent vous vendre une veste, une montre, un chiche-kebab, ou cirer vos souliers. Il y a les femmes portant tchador qu’on offense en les regardant et celles portant minijupe qu’on offense presque autant en les ignorant. Les paysans basanés en vêtements d’étoffe grossière et les citadins de souche en costards coûteux, tous au coude à coude dans cette ville immense, surpeuplée, polluée, enivrante, ancienne et moderne, prospère et décrépite, à la fois occidentale et exotique, orientale et familière.

Istanbul. Il y a un siècle, elle s’appelait Constantinople. Deux mille ans auparavant, Byzance. Un autre millier d’années plus tôt, elle n’avait peut-être pas de nom, mais elle était là. Dès l’âge de pierre, il y avait des gens dans ce paysage spectaculaire et stratégique, aux confins de l’Europe et de l’Asie, au carrefour des Balkans, du Caucase et de la Mésopotamie, qui y faisaient alors ce qu’on y fait aujourd’hui: le négoce des biens, des denrées et des idées entre cette partie-ci du monde et celle-là.

«On estime que, dans les vieux quartiers du bord de l’eau, les ruines et les résidus du passé s’empilent jusqu’à 30 m sous le niveau actuel des rues», dit Mete Göktug, architecte qui a livré des batailles pour sauver les vieilles maisons de Galata, quartier célèbre pour sa spectaculaire tour d’observation construite à flanc de colline par les marins et commerçants génois à la fin du Moyen Âge.

Mes amis stambouliotes se sont moqués de ma candeur de Nord-Américain quand j’ai demandé où se trouvait le centre de la ville. «Istanbul n’a pas de centre: son cœur est partout!» dit Hakan Gûrûn, jeune retraité vivant sur la rive asiatique du Bosphore.

Je veux bien, mais Istanbul est née au bord de l’eau. Là, sur la rive de la Corne d’Or, à l’entrée du pont de Galata, à l’ombre de l’immense Mosquée Nouvelle, à la porte du bazar égyptien, au terminus du tramway, où des douzaines d’autobus enfournent et dégorgent des nuées de citadins, on a ce qui ressemble à un centre-ville: un carrefour immense, bruyant et agité, une vaste place publique noire de monde, envahie par les pigeons, les cafés, les marchands, les musiciens et les échoppes qui vendent des gadgets faits en Chine, du faux Hilfiger, des cellulaires.

Mais le centre d’Istanbul peut tout aussi bien être de l’autre bord de l’eau, dans l’ancien quartier européen de Pera, à la place Taksim, le carrefour des grandes avenues. Au début du 20e siècle, c’étaient les Champs-Élysées du Levant, le quartier d’élection des marchands, des intellectuels, des rêveurs, des espions de tout l’Occident, attirés par le négoce, la géographie, la culture, les intrigues d’Istanbul. C’est resté le quartier des consulats. C’est devenu aussi le quartier cool des cybercommerces, des bars, boutiques, boîtes et restaurants. J’y suis resté coincé dans un bouchon de circulation à 2 h du matin un vendredi.

Ou alors, le centre-ville est quelques kilomètres plus loin, dans le quartier Sisli, où les gratte-ciel se profilent plus haut que les minarets; c’est là qu’on trame la mondialisation de l’économie turque. À moins que le vrai cœur d’Istanbul ne soit dans les venelles millénaires du bazar égyptien, où s’achètent les herbes, les épices et les poissons depuis l’époque des caravanes.

On ne sait pas. Plus on explore Istanbul, moins on la comprend.

Dans ses quartiers autrefois européens, Istanbul fait penser à Barcelone ou à Milan. Dans ses quartiers d’affaires aux tours de verre reliées par des bretelles d’autoroutes, on pourrait être à Toronto ou à Francfort. Les rives du Bosphore sont bordées de palaces imités de la Riviera et copiés en Californie. Les quartiers riches, comme Tesvikiye, ressemblent à l’Upper West Side, à New York. En banlieue, les forêts d’immeubles d’habitation alignés comme des dominos ont tout du paradis du travailleur moscovite.

En sortant de l’autoroute dans un quartier résidentiel densément peuplé, je suis tombé pile sur un bonhomme qui vendait des moutons — vivants — à la porte de son étable. Derrière lui, des femmes jardinaient dans un terrain vague: les squatters.

Ils sont les nouveaux Stambouliotes, des paysans rustres, illettrés et conservateurs, réfugiés en situation plus ou moins régulière des régions misérables et des horreurs de l’arrière-pays turc: échappés des guerres fratricides des Balkans, des avatars soviétiques en Tchétchénie, de la violence religieuse en Afghanistan et en Iran, de la violence politique en Irak, au Kurdistan ou en Arménie. Des gens pour qui un squat de contreplaqué sans eau ni électricité, contrôlé par une mafia ou une autre, dans un quartier équivoque d’Istanbul, est une promotion, une planche de salut.

Le cœur d’Istanbul? J’ai fini par comprendre qu’il est dans l’eau. Dans l’eau de la Corne d’Or, du Bosphore, de la mer de Marmara, de la mer Noire. C’est par l’eau qu’Istanbul existe; c’est là que toute sa longue histoire s’est jouée. C’est uniquement depuis l’eau, depuis la rambarde d’un traversier ou le tablier d’un pont, qu’on peut la voir, l’admirer, la comprendre.

Istanbul est une ville européenne, mais pas chrétienne. Musulmane, mais pas arabe. Une ville très ancienne, et turque, et commerçante. Mais ce n’est pas cela qui la définit vraiment. Elle est, avant tout, une ville méditerranéenne, indolente et gourmande, insolente et tumultueuse, existentielle.

Tout le long du pont qui enjambe la Corne d’Or, comme un trait d’union entre la Mosquée Nouvelle et la tour de Galata, entre l’Islam et l’Occident, entre la prière et la guerre, des centaines de personnes pêchent leur souper dans les eaux vertes et opaques avec de longues perches à éperlan. Des nuées de taksis jaunes se bousculent comme à Times Square. Au centre de la chaussée, un homme portant un panier d’osier sur la tête vend des bagels aux automobilistes. Les trottoirs sont congestionnés. Accroupie sur l’un d’eux, une vieille paysanne offre pour la vente une unique perceuse électrique. Une autre propose d’utiliser son pèse-personne moyennant monnaie. Au large, sur la mer de Marmara, des centaines de barques et de traversiers s’égaillent parmi autant de cargos et de paquebots qui attendent leur tour de passer le Bosphore, pendant que le soleil descend entre les minarets de la Mosquée Bleue et ceux de Topkapi — le fastueux palais des héritiers du sultan Mehmet, qui conquit Constantinople et établit la domination des Ottomans sur le plus vaste, le plus riche empire du monde connu, il y a 1 000 ans.

Mais voilà: la Turquie n’est plus l’Empire ottoman, qui s’est effondré en 1923. C’est un vaste pays du deuxième monde, déchiré entre le village planétaire et son héritage culturel, un pays logé au cœur d’une région instable et explosive, qui ne sait pas trop s’il est plutôt soviétique ou plutôt libéral.

Et Istanbul, elle, n’est plus la cité romantique et cosmopolite célébrée par Agatha Christie ou Ernest Hemingway. Elle est devenue une grande ville turque, la mégalopole stressée d’un pays en difficulté.

J’étais là juste avant Pâques et les choses n’allaient pas très bien. La livre turque s’était dévaluée de 40 % par rapport au dollar américain en quelques jours. Le prix des produits importés et des emprunts contractés en dollars montait en flèche. L’économie était paralysée. Les commerçants, les petits entrepreneurs, qui voyaient leur business s’effondrer, étaient en colère et manifestaient dans la rue comme des étudiants.

Le gouvernement, à Ankara, paraissait lointain, insensible ou dépassé.

La grande entreprise était, quant à elle, discréditée. Des magnats de la finance, propriétaires de banques et de chaînes de médias, étaient jetés en prison, accusés de fraudes mirobolantes. Des journalistes étaient régulièrement cités à procès et emprisonnés pour délits d’opinion. Des détenus mouraient chaque jour de grèves de la faim, en signe de protestation contre la répression politique, ethnique ou religieuse. Des escarmouches racistes entre Turcs et Kurdes dans l’est de l’Anatolie devenaient inquiétantes, tandis qu’on sentait le courant islamiste intégriste prendre de la force dans ce pays très majoritairement musulman mais officiellement laïque.

Un après-midi, des citoyens consternés regardaient, dans la vitrine d’un marchand de téléviseurs, la couverture en direct d’une violente émeute des commerçants, refoulés aux jets d’eau dans les rues d’Ankara.

Je demande à Gül Erbil, réalisatrice de télévision mise au chômage par la crise, si la situation l’inquiète. Elle compte sur ses doigts comme une enfant qui énumère ses jouets: «Dans ma vie, j’ai connu trois coups d’État militaires, un président exécuté, trois vagues terroristes — une de droite, une nationaliste, une religieuse —, deux tremblements de terre, dont un a fait 40 000 morts à une heure d’ici, et un certain nombre de crises économiques comme celle-ci, la dernière datant de trois mois. Parfois, je voudrais être idiote pour croire ce que les politiciens nous disent et dormir tranquille.»

Un jour, égaré à l’une des sorties du Grand Bazar — un centre commercial couvert vieux de 500 ans —, je tombe sur une foule d’hommes très agités, agglutinés dans une ruelle, gesticulant et criant avec ferveur. C’étaient des agents de change. C’est là, rue des Orfèvres, que s’établit le taux de change en vigueur. Les transactions se font au comptant. Les renseignements sont relayés par cellulaire aux différents bureaux de change de la ville. Chaque jour, on y convertit plusieurs centaines de millions de dollars américains.

«Personne ne va dans une banque pour changer des devises, personne n’a confiance», dit Gurçan Kinaci, un homme d’affaires diplômé de Harvard rencontré au Hyatt d’Istanbul. Vrai. Le premier jour, j’ai changé mes dollars dans une banque. Je me suis fait avoir de 30 %. Voyager, ça déniaise.

Istanbul n’est pas une ville dangereuse. J’y ai souvent vu des gens compter leur argent dans la rue. Il ne semble pas y avoir de drogue vendue au détail dans les ruelles et les bars; il y a beaucoup de flics, je n’y ai pas vu de junkies et, par comparaison avec Montréal, il y a très peu de mendiants. On n’a pas peur de se faire voler, mais on a toujours l’impression de se faire rouler. Les prix ne sont jamais affichés, les commerçants font des propositions en dollars, en lires turques, en francs suisses ou français, en marks, sans sourciller ni même sembler calculer. Les prix sont faits sur la gueule, celle du client. Un verre de bière coûte 700 000 lires turques — un dollar canadien — pour un gars comme moi, je ne sais combien pour un indigène qui commande en turc. On vous offre le thé et les pâtisseries dans les boutiques, mais on aime moins écrire des factures, des reçus.

«À Istanbul, tout ce qui touche les prix, l’argent, sa nature, sa provenance est très flou, dit Alev Çuhadardoglu, consultante internationale dans l’industrie du vêtement. Tu me montres une chose offerte à 100 dollars dans une galerie commerciale et je vais te la trouver ailleurs en ville pour 10 dollars.» Avec ses collègues, elle discutait d’un sac à main Louis Vuitton acheté 40 dollars américains la veille, sorti du coffre d’une BMW, dans un quartier bien. Ces spécialistes ne parvenaient pas à déterminer s’il s’agissait d’un faux de qualité exceptionnelle ou d’un article authentique, peut-être échappé d’une manufacture, peut-être locale.

«Le plus gros problème en Turquie, c’est la corruption, dit Gurçan Kinaci. Elle est partout: au gouvernement, dans les banques, les affaires, les mafias, l’armée, la politique, les médias, partout. Ici, tout le monde triche — les petits pour un dollar et les gros pour un million —, c’est un mode de vie. Chacun s’en plaint, mais…»

Kermal Ulussoy, qui gère une entreprise de transport international, est philosophe et goguenard: «Chacun essaie d’éviter de payer les taxes et les impôts, alors le gouvernement est ruiné. Mais si on payait tous les impôts, on n’aurait plus d’argent pour vivre, et c’est l’économie qui serait ruinée!»

Jeffrey Tucker, un commerçant, se souvient de la maison de ses grands-parents sur les rives du Bosphore. «Ils ne parlaient qu’anglais, mangeaient à l’anglaise, fréquentaient uniquement des Anglais.» Les Juifs, les Grecs, les Arméniens, les Levantins faisaient pareil. «Istanbul parlait couramment six ou sept langues à l’époque», dit Tucker. Au cours de sa vie, des populations ont été déportées, exterminées, ou encore ont choisi d’émigrer. Les autres se sont assimilées. Aujourd’hui, Istanbul parle le turc, comme Tucker. Qui est aussi devenu musulman.

Istanbul en a vu d’autres; on sait qu’elle va se sortir de la présente crise économique et politique, même si on ne voit pas comment.

«Istanbul est comme New York ou Hongkong, one of the most entrepreneurial cities in the world», dit Gurçan Kinaci.

Dans la cohue du quartier du Grand Bazar, j’ai vu l’âme d’Istanbul. Un monsieur âgé vêtu d’un complet sombre et démodé, digne et droit comme un vieux soldat, voulait vendre une unique paire de pantoufles, qu’il tenait dans ses mains. Je lui ai demandé par gestes la permission de prendre sa photo; il a fait non des yeux. Je lui ai offert un dollar. Il croyait que c’était pour les pantoufles et m’a fait comprendre qu’il en voulait davantage. Mais il était prêt à négocier Je lui ai donné l’argent et n’ai pris ni la photo ni les pantoufles.

Il était comme Istanbul. Riche et pauvre. Opiniâtre. Vieux, mais digne. Prêt à négocier. Mais pas à se vendre.