Art de vivre

Petit domaine, grands crus

C’est l’un des vignobles les plus respectés de la Loire. Gardienne du Clos Rougeard depuis huit générations, la famille Foucault poursuit sa route, imperturbable.

À la barre du Clos Rougeard, Nady Foucault a compris il y longtemps que la qualité n'aime pas les raccourcis. (Photo: Jean-Yves Bardin)
À la barre du Clos Rougeard, Nady Foucault a compris il y longtemps que la qualité n’aime pas les raccourcis. (Photo: Jean-Yves Bardin)

Comme d’habitude, la journée de Nady Foucault avait commencé à l’aurore. Comme d’habitude, le sexagénaire s’était préparé à accueillir, vêtu de son bleu de travail, clients, amis et membres de la presse spécialisée venus déguster les plus récents millésimes du Clos Rougeard. Ce matin de février 2016, nous étions près d’une trentaine de fidèles à communier dans la cave familiale du village de Chacé, où régnait une atmo­sphère presque solennelle.

«Le Clos Rougeard, c’est tout le contraire des grands châteaux de Bordeaux, explique Philippe Noyer, agent commercial du Clos Rougeard en région parisienne depuis les années 1980. Là-bas, il y a tout à vendre mais rien à goûter, alors qu’ici, il y a tout à goûter mais rien à vendre.» La comparaison, bien que lancée en boutade, n’en est pas moins vraie : les frères Foucault n’ont jamais sous-estimé l’importance de faire déguster leurs vins. «Chaque année, c’est environ 20 % de la production qui y passe», renchérit Noyer. Une pratique presque unique dans la profession et qui les honore d’autant plus que la demande de leurs vins excède très largement l’offre.

Car l’engouement est tel que les quatre cuvées s’envolent en un rien de temps, malgré une hausse spectaculaire des prix de revente depuis quelques années. Les Poyeux et Le Bourg attei­gnent aux enchères des sommes souvent supérieures à celles de grands crus classés de Bordeaux, tels Palmer, Figeac ou Léoville Las Cases. Ainsi, de 2011 à 2015, le prix de revente en ligne du Le Bourg 2007 est passé de 84 euros à 245 euros, une hausse de 192 %. Pourtant, le Clos Rougeard ne dispose d’aucune machine promotionnelle ni de luxueux château.

Le vignoble du Clos Rougeard. (Photo: Jean-Yves Bardin)
Le vignoble du Clos Rougeard. (Photo: Jean-Yves Bardin)

Le succès des frères Foucault s’est forgé sans artifice, à coups de rigueur et d’indépendance d’esprit. Leurs vins témoignent d’une minutie et de ce souci du détail qui distinguent les bons vins des grands. Pour compren­dre l’enthousiasme des amateurs du Clos Rougeard, il suffit de goûter les trois cuvées de rouge — Le Clos, Les Poyeux et Le Bourg — en les comparant aux meilleurs vins de l’appellation Saumur-Champigny. Une gorgée suffit pour que la finesse du grain tannique et la précision des saveurs de ces vins aussi larges que longs en bouche transpor­tent le dégustateur dans un autre univers. Des vins uniques, qui don­nent tout son sens à la notion trop souvent galvaudée de terroir.


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Adepte du bio bien avant que cela soit tendance, le père de Jean-Louis (dit Charly) et de Bernard (dit Nady) Foucault n’a jamais emboîté le pas à la modernité agricole. Dans les années 1950 et 1960, alors que les domaines de France augmentaient les rendements, aidés par l’arrivée des engrais chimiques et autres produits de synthèse, les Foucault ont gardé le cap sur la qualité. Leur plus vieille parcelle, Les Poyeux, est cultivée depuis 1664 et n’a jamais reçu le moindre traitement chimique.

Tout comme leurs ancêtres n’ont pas succombé à l’attrait des désherbants et des pesticides, les frères Foucault ne se sont pas laissé séduire par les vinifications modernes en cuves d’acier inoxydable. Tous les rouges sont élevés longuement dans des fûts de chêne provenant de différentes forêts de la Loire.

Dans les caves, le vin vieillit dans ses fûts de chêne. (Photo: Jean-Yves Bardin)
Dans les caves, le vin vieillit dans ses fûts de chêne. (Photo: Jean-Yves Bardin)

Lorsqu’on lui demande si le temps d’élevage est le même pour les vins de millésimes moyens que pour ceux des grandes années, Nady Foucault répond, avec ce sens de la répartie qui caractérise les Français : «Bien évidemment ! Les mauvais élèves ont besoin d’aller à l’école aussi longtemps que les bons, sinon plus.» Bons élèves et complices dans l’éla­boration de ces vins mythiques, les frères Foucault ont compris il y a longtemps que la qualité n’aimait pas les raccourcis.

Légendaire, mais pas éternel, le duo de Chacé a été blessé à cœur en décembre 2015. Charly Foucault est mort à 68 ans, laissant son frère et alter ego seul aux commandes de ce monstre sacré qu’ils ont, en quelque sorte, mis au monde. Certains observateurs alarmistes ont alors écrit que «l’âme du Clos Rougeard» s’était éteinte. Or, loin de s’éteindre, le Clos Rougeard est plutôt en voie d’entamer un nouveau chapitre de sa longue histoire.

En février dernier, la trentaine de fidèles réunis dans la cave de Chacé ont pu voir le jeune quadragénaire Antoine Foucault officiant aux côtés de son oncle Nady. La rumeur veut que ce soit lui qui assurera un de ces jours la relève du domaine. Vigneron très talentueux, le fils du regretté Charly élabore déjà des vins rouges et blancs somptueux au Domaine du Collier (offerts en importation privée par l’agence Œnopole). Si les rumeurs qui courent à Saumur s’avèrent fondées, les amateurs du Clos Rougeard peuvent dormir en paix : l’avenir sera pavé de bien belles bouteilles.

Pour étancher votre soif de découvertes, ne manquez pas le vin de la semaine, présenté chaque jeudi par Nadia Fournier.