Art de vivre

Des jardins sortis du béton

Sentier Urbain ne fait pas que transformer des terrains en friche en havres de verdure. Ses jardins deviennent aussi des lieux de cohabitation sociale.

Le jardin d’agriculture urbaine de l’organisme. (Photo : Marie-Pierre Savard)

Armé d’une simple brouette et d’une pelle, Pierre Dénommé faisait figure d’hurluberlu lorsqu’il s’est mis à réaménager les carrés d’arbres de la rue Beaudry, à Montréal. C’était il y a 24 ans. Aujourd’hui, il dirige l’OSBL Sentier Urbain et gère un budget de près d’un million de dollars et une trentaine d’employés. L’argent, qui provient d’une vingtaine de partenaires, le principal étant l’arrondissement de Ville-Marie, sert à transformer des coins de béton abandonnés en jardins, à mettre les jeunes en contact avec la nature et à rapprocher les gens. En tout, six jardins ont vu le jour dans les quartiers Centre-Sud et Hochelaga-Maisonneuve, et chacun a son histoire et sa thématique.

Caché au fond d’une impasse de la rue Ontario, entre la voie ferrée et la terrasse Thomas-Valin, le jardin Sentier des oiseaux était, avant sa métamorphose, un lieu de prostitution, de drogue, de violence. « Ça avait l’air d’un dépotoir, c’était insécurisant pour les résidants », explique Pierre Dénommé. À la suite de démarches auprès de la Ville de Montréal, propriétaire du terrain, il a obtenu l’autorisation de transformer ces 2 400 m2 en jardin, avec des arbres fruitiers pour attirer les oiseaux et un hamac pour le repos du passant. Pas très loin de là, rue Préfontaine, un jardin, plus petit, est entièrement consacré à l’agriculture urbaine.

Sous le pont Jacques-Cartier, c’est un bout de terrain de la Société des ponts qui est devenu le jardin Biodiversité et pollinisateurs. Le gravier a disparu sous la végétation, tandis que des tables à piquenique, une volière à papillons, une ruche et deux petits poulaillers — abritant poules, faisans, pigeons, tourterelles et lapins — forment le décor.

« L’aménagement ne se fait pas comme dans un parc, avec un arbre tous les six pieds, mais comme dans une forêt. On laisse la végétation pousser d’elle-même. Mon but est de donner accès à quelque chose qui se rapproche de la nature », dit Pierre Dénommé. Au jardin Boisé d’ici et d’ailleurs, rue Saint-André, toutefois, la nature prend un air exotique. Aux peupliers, sorbiers et pommetiers s’ajoutent chaque été plus de 200 plantes tropicales, qui, l’automne venu, seront confiées aux bons soins des élèves des écoles du quartier.

Le plateau de travail de Sentier Urbain. (Photo : Marie-Pierre Savard)

En remontant la rue Saint-André, le circuit se poursuit avec le jardin Cultures amérindiennes. Des pins, des épinettes, des thuyas, des cerisiers, des amélanchiers, des sureaux, des fougères, du gingembre sauvage ont fait disparaître la grisaille du sol de ce terrain abandonné, tandis qu’un wigwam et un cercle de discussion constitué de bûches donnent sa thématique au jardin.

Quelques pas plus au nord, rue Ontario, entre les rues Saint-Christophe et Saint-André, un stationnement illégal s’est transformé en plateau de travail. En plus d’y entreposer ses matériaux, l’organisme y anime des ateliers d’agriculture urbaine destinés aux jeunes et aux personnes itinérantes qui fréquentent le Pavillon Patricia Mackenzie, de la Mission Old Brewery, ou la Maison Paul-Grégoire, de l’Accueil Bonneau. Les participants apprennent, entre autres, à faire des semis et du bouturage.

Tous ces jardins sont le théâtre d’activités liées à leur thématique. Offertes gratuitement par les animateurs de Sentier Urbain, elles s’adressent aux jeunes des CPE, du primaire et des camps de jour ainsi qu’aux adultes. Des ateliers ont pour sujet le rôle pollinisateur des insectes, l’identification des champignons, des oiseaux, ou la vie qui grouille dans le sol. Comme ces jardins urbains ne regorgent pas de toute la biodiversité des milieux naturels, les animateurs recourent à quelques artifices. « On a des champignons en bois. Les jeunes vont à leur recherche et doivent reconnaître les différentes espèces », explique Pierre Dénommé. Même chose pour les oiseaux : bien que les roselins, merles, mésanges et autres oiseaux urbains fréquentent les jardins, les animateurs s’aident de photos et d’enregistrements des chants pour faire connaître plus d’espèces. D’autres activités initient les jeunes et moins jeunes à l’agriculture, à l’apiculture et aux cultures amérindiennes.

Plus qu’une immersion dans une forêt miniature, ces jardins favorisent aussi la mixité sociale et l’implication communautaire. En effet, pour réduire les risques de vandalisme et la recrudescence d’activités indésirables, les jardins ne sont pas ouverts en permanence. Sentier Urbain les ouvre pour y tenir ses activités, et des comités de résidants gèrent les heures d’ouverture supplémentaires. Tous peuvent alors en profiter, les voisins autant que des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale ou de consommation. « Parfois, on doit imposer des normes et faire comprendre que la consommation de drogue n’a pas sa place dans nos jardins, dit Pierre Dénommé. Notre réflexe n’est pas d’expulser ces personnes, mais de trouver un terrain d’entente pour mettre tout le monde à l’aise. »

Ce long processus est facilité par des partenariats avec Connexions compétences, du gouvernement du Canada, ou plus récemment avec le programme TAPAJ, de l’organisme Spectre de rue, dont la mission est d’aider des personnes marginalisées à se réinsérer dans la société par le travail. TAPAJ leur propose une gamme d’emplois, dont l’entretien des jardins avec Sentier Urbain, qui représente un choix privilégié, selon Pierre Dénommé. Chaque semaine, des jeunes du programme TAPAJ effectuent des travaux de plantation ou d’agriculture urbaine, et leur implication protège les jardins du vandalisme. « Ils font partie de la démarche, poursuit Pierre Dénommé. On est connus dans le milieu. Les gens connaissent notre volonté de cohabitation. » De surcroît, au sortir de leur passage à Sentier Urbain, certains reprennent le chemin de l’école ou intègrent le marché du travail.

Depuis 2007, en reconnaissance de ses actions de verdissement et d’interventions sociales, Sentier Urbain collectionne les prix. Pierre Dénommé est particulièrement fier du Grand Prix Novæ de l’Entreprise citoyenne, reçu en 2015 pour le jardin Biodiversité et pollinisateurs. « On était en compétition avec La Tablée des Chefs, Communauto et Aéroports de Montréal, ce n’est pas rien », souligne-t-il. Il y a aussi eu le Phénix de l’environnement et, cette année, le Prix Novæ Relations communautaires et milieux de vie pour le jardin de la place Émilie-Gamelin. Au total, neuf prix ont récompensé Sentier Urbain. Une belle réussite. Pierre Dénommé n’entend toutefois pas en rester là. Les yeux tournés vers Cuba, il mijote un partenariat avec des organismes locaux pour renaturaliser une plage et la protéger de l’érosion.

Le Centre d’interprétation Becs et Jardins, en Abitibi-Témiscamingue. (Photo : Sentier Urbain)

Tout a commencé à Nédélec

À huit heures de route de Montréal, dans le petit village de Nédélec, en Abitibi-Témiscamingue, Sentier Urbain a un grand frère : le Centre d’interprétation Becs et Jardins. Nédélec, c’est le village natal de Pierre Dénommé, et c’est là qu’il a soulevé ses premières pelletées de terre et lancé ce qui allait devenir Becs et Jardins.

Sur un terrain de 1,8 hectare à l’entrée du village, il a tiré profit des sources pour aménager des étangs, planté des milliers d’arbres et d’arbustes afin d’attirer les oiseaux, construit une tour d’observation, installé des mangeoires et des volières.

Becs et Jardins comprend aussi des pépinières pour la production des vivaces, arbres et arbustes qui seront plantés dans les divers jardins de Sentier Urbain, à Montréal. Car Pierre Dénommé fait souvent la route entre Nédélec et la métropole !

Au fil des ans, Becs et Jardins est devenu un attrait touristique, un endroit prisé des ornithologues, une sortie pour les jeunes des écoles et des camps de jour de même que pour les personnes âgées. Comme à Montréal, des animateurs accompagnent les visiteurs, et des personnes marginalisées sont intégrées aux travaux d’entretien.

Becs et Jardins a même débordé sur le village, avec la création d’un jardin collectif, la transformation d’un vieux garage en local d’animation et l’installation de nichoirs pour les hirondelles dans la rue principale. En fait, Becs et jardins a tellement revitalisé le village que celui-ci attire maintenant les jeunes familles.