Culture

Un automne riche de promesses

On a rarement vu paraître au Québec tant de romans, et tant de bons, de lisibles, que ces derniers mois.

Ce n’est pas une vague, c’est un raz de marée; modeste tout de même, relativement, nous ne sommes ni en France ni aux États-Unis. Mais j’ai rarement vu paraître au Québec tant de romans, et tant de bons, de lisibles, que l’automne dernier. Donc acte: l’industrie se porte bien. Pour moi, je me prépare à commettre quelques injustices, par la force des choses, c’est-à-dire à laisser dans l’ombre un certain nombre de récits qui mériteraient un peu d’attention. Après en avoir humé une dizaine, je finis par en retenir quatre, remarquables en eux-mêmes, et qui offrent un échantillonnage assez fidèle de la production.

Ce sont quatre romans courts. Mais entrez dans celui de Marcel Bélanger, La Dérive et la chute, vous en aurez pour longtemps, et le voyage ne sera pas facile. C’est une saison en enfer que nous sommes invités à traverser, en compagnie d’une femme (la narratrice) happée par la folie. Sortie d’une institution psychiatrique, elle s’est réfugiée dans une maison presque en ruines, à l’extrémité d’un village qui est lui-même le terme ultime de la voie ferrée. Le symbole est clair. A partir de là, elle remonte au début de son épouvantable dérive, et jusqu’à l’enfance et au traumatisme qui l’orienta sur le mauvais aiguillage. J’ai craint, parfois, de voir le récit sombrer dans la technicité du cas clinique. Mais non. Dans une écriture forte, subtile riche en inventions de toutes sortes qui brisent la monotonie forcée des obsessions, Marcel Bélanger nous offre une image bouleversante de l’essentielle fragilité de l’être humain. Ce beau livre n’a vraiment qu’un défaut: son titre, qui est d’une affligeante banalité .

La dérive… est le premier roman de Marcel Bélanger , qui est également poète; Jean-Marie Poupart en est à son énième titre et j’attendais depuis assez longtemps l’occasion – inévitable, me semblait-il – de le louer sans trop de restrictions. Ce n’est pas que L’accident du rang Saint-Rock soit sans défauts; les dialogues, parfois, sonnent aussi faux que ceux d’un téléroman. Mais voici un petit récit, parfait mélange de cruauté et d’humour qui nous saisit à la première page et ne nous lâche plus. Une femme tue son mari qui est un être détestable; elle le fait comme par inadvertance, comme une chose tout à fait banale. Reste à disposer du cadavre. Elle aura l’aide de ses deux fils, le premier fermier comme son père, le deuxième agent d’assurances, arrivé inopinément avec sa blonde. Jean-Marie Poupart, qui intervient à titre personnel au début du livre, nous dit que l’idée de ce récit lui est venue alors qu’il travaillait à une série de romans pour adolescents. D’où, peut-être, l’économie, l’apparente simplicité de ce roman. Les personnages du Rang Saint-Roch sont, adultes, des demeurés moraux; c’est assez effrayant.

L’adolescence, la vraie, la voici dans le livre de Flora Balzano, Soigne ta chute. Elle n’a pas la vie facile. Avoir affaire si tôt au sexe, à la drogue, à la misère, ce n’est pas une vie. Quand on est adulte, immigrante par surcroît dans ce pays de neige, ça ne va pas mieux: la dépression guette à chaque page. Mais la difficulté de vivre est en quelque sorte rachetée, dans Soigne ta chute – qui est en vérité une suite de récits plutôt qu’un roman, malgré ce que prétend la couverture -, par l’écriture, qui introduit dans ce pathos une fantaisie, un entrain très modern style. On n’évite pas de penser à Emile Ajar. Et, parfois, Flora Balzano en fait un peu trop, séduite par sa propre virtuosité. Mais plus souvent qu’autrement, le charme doux-amer de la prose, plus amer que doux, opère.

Auprès du livre de Flora Balzano, celui de Dany Laferrière a une allure toute sage. Oubliez le Nègre que vous savez. Laissez-vous transporter dans une Haïti d’avant Aristide, une Haïti qui d’ailleurs n’a rien de folklorique, à mille lieues des débordements émotionnels et stylistique dont le roman haïtien est coutumier. Dans de brefs morceaux de texte qui, chacun, ont leur titre, Laferrière raconte avec une sobriété, une pudeur, une justesse extrêmes, les menus incidents de son enfance, dans l’ombre tutélaire de la grand-mère Da, grande buveuse de café. C’est, j’ose le dire, écrit de main de maître. A ranger dans l’espèce peu nombreuse des livres de vérités.

SOIGNE TA CHUTE

On est sûr de rien quand on est immigrant. C’est le grand tâtonnement, le grand étonnement, le nombre de pharmacies, de banques, de salons funéraires, qu’il y a dans ce pays, incroyable, le nombre de chaînes de télévision, le nombre de jours gris et froids et moches. On n’est plus sûr de rien. C’est le grand questionnement. On est sûr que d’une chose, va falloir s ‘adapter, on ne sait pas trop comment, on veut apprendre, vite, vite, on sent qu’il faut se grouiller, on ne comprend pas tout, c’est dur pour l’orgueil, on rougit, on se dandine, on s’entortille, on s’excuse, on a de nouveau six ans, on entre en première année. Tous les immigrants sont des écoliers. Les écoliers c’est l’avenir. Donc, les immigrants, c’est l’avenir.

Et voilà, c’est comme ça, syllogistiquement. S’il y en a qui ne sont pas contents, z’ont rien qu’à, je ne sais pas moi, rien qu’à se reproduire, tiens. Faire des flopées et des flopées de petits pas contents comme eux, qui seront peut-être forcés d’émigrer un jour, qui sait ?

Flora Balzano

La Dérive et la chute, par Marcel Bélanger, L’Hexagone, 172 pages, 16,95$.

L’Accident du rang Saint-Roch, par Jean-Marie Poupart, Boréal, 89 pages, 14,95$.

Soigne ta chute, par Flora Balzano, XYZ, 120 Flora Balzano pages 15,95$.

L’Odeur du café, par Dany Laferrière, VLB, 200 pages. 15,95$.