Culture

Vingt histoires d’enfants-Trudel

L’enfant-Trudel est proche parent de l’enfant-Ducharme, mais il s’en distingue par l’absence presque complète d’agressivité.

Il y a, dans le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel, Les Prophètes, un texte d’une vingtaine de pages qui justifie à lui seul l’achat du livre. Il s’intitule Mourir de la hanche et raconte, par la bouche même du malade, l’histoire d’un enfant qui, dans un hôpital, atteint d’un cancer incurable, attend la mort avec la patience d’un enfant-Trudel.

Qu’est-ce qu’un enfant-Trudel? Souvenez-vous du Souffle de l’harmattan et de Terre du roi Christian, qui comptent parmi les meilleurs romans parus en terre québécoise depuis une dizaine d’années. L’enfant-Trudel est proche parent de l’enfant-Ducharme, mais il s’en distingue par l’absence presque complète d’agressivité. Il philosophe lui aussi, il est beaucoup plus mûr intellectuellement qu’on ne l’est d’habitude à son âge, mais il ne force pas les mots, il les traite avec délicatesse, comme du bout des doigts, avec une justesse et une grâce extraordinaires. Cette justesse, cette grâce, et j’ajoute la profondeur, font de Mourir de la hanche un récit extrêmement émouvant, qui jette une lumière neuve sur l’art de mourir et de vivre.

Cette nouvelle est donc bien de celui qui a écrit Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian; mais les autres, les 19 autres nouvelles du recueil? On y retrouve les thèmes principaux de l’oeuvre, notamment celui de la mort des enfants, d’une sorte de vocation de l’enfance à la mort, mais ils semblent avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Ce deuxième Sylvain Trudel a la plume beaucoup plus lourde que le premier. Il pratique une rhétorique très consciente d’elle-même, qui frise parfois le ridicule. Il écrit des phrases comme celle-ci: «J’ai failli m’abandonner au désespoir, mais mon petit coeur, telle une bouée insubmersible qui retient les baleines harponnées, m’a permis de garder la tête hors de la mer.» Et il moralise, souvent, avec non moins de lourdeur.

Quelque chose pourtant, dans ces récits rédigés comme dans un état second, m’empêche de conclure négativement: un sentiment du tragique de l’existence, mêlé parfois à une hantise religieuse très ambiguë, qui réussit à se faire jour même dans les récits les plus tarabiscotés. Pourquoi, ces bizarreries d’imagination, d’écriture? Je ne sais trop. J’imagine un jeune écrivain un peu effrayé par ses propres dons, et se donnant des difficultés particulières, comme un défi…

Bizarres également, inutiles voire nuisibles, les dialogues avec la mort qui relient les petites nouvelles d’Hélène Rioux, dans Pense à mon rendez-vous. La mort est un personnage prétentieux, à qui il est préférable de ne pas donner la parole. «Je suis omnipotence», dit-elle solennellement, et cela suffit à la juger. Au diable, la dame en noir!…

Hélène Rioux n’avait pas besoin de cette comparse pour assurer l’unité de son livre. Dix nouvelles: 10 femmes, la première adolescente, la dernière très âgée, ont rendez-vous avec la mort. Pas nécessairement celle qui est déjà là, physiquement, mais celle qui se profile à l’horizon de toute existence et se manifeste par le seul sentiment de la fin.

Les meilleures nouvelles d’Hélène Rioux sont les plus discrètes, celles qui font sentir le tragique à partir des signes communs de l’existence. Par petites touches, elle brosse un décor, pose un personnage, noue quelques circonstances, et la mort est là, attendant sa proie. Il arrive à l’auteur de s’égarer parfois, par exemple quand elle s’aventure dans les dédales de la vie mondaine, qui lui inspirent quelques clichés malheureux. Mais la plupart de ses récits sont convaincants, fort bien écrits, et – paradoxalement, mais c’est le paradoxe même de toute écriture sur la mort – très vivants.

Les Prophètes, par Sylvain Trudel, Quinze, 233 pages, 18,95$.

Pense à mon rendez-vous, par Hélène Rioux, Québec/Amérique, 139 pages, 17,95$.

LES PROPHÈTES

Mon père est un homme loyal: il a toujours fait ce que les autres voulaient qu’il fasse, mais le plus désespérant, c’est qu’il le fait mieux que quiconque, sinon il ne serait pas assis sur la même chaise depuis 20 ans. Je ne sais pas, on dirait qu’il attend un miracle, la venue sur terre d’un archange de liberté, mais il ne s’aide pas; il est souvent découragé. J’essaie d’imaginer la vie sans mon père et j’y arrive parfaitement bien. Je ferme les yeux, je me dis qu’il n’est plus là, puis j’ouvre les yeux et il n’est plus là. Je ne comprends pas pourquoi c’est si facile… Mon pauvre père si gentil, si fatigué, si démuni, au fond. Il mérite mieux. J’aurais envie de lui dire: «Papa, ne cherche plus, n’attends plus; c’est moi, ton petit miracle, ton petit ange de liberté…» J’espère que ma petite mort l’ébranlera et le fera basculer du côté où les gens vivent un peu. C’est le moins que l’on puisse espérer d’une mort d’enfant.

Sylvain Trudel