Culture

Un Ducharme, ça se mérite

Aux embarras syntaxiques, l’auteur ajoute, dans Va savoir, des manoeuvres d’égarement qui plongent son lecteur dans la perplexité.

Ducharme, c’est Ducharme. On ne lit pas son dernier roman seulement pour lire une bonne histoire – même s’il sait en créer de passionnantes -, mais pour avoir des nouvelles de ce singulier personnage qui, depuis L’Avalée des avalés jusqu’à Va savoir, nous ahurit de ses questions insolubles. Ou encore pour voir quel supplice nouveau le romancier va infliger à la littérature, à la langue.

La trame romanesque de Va savoir est une des plus riches, des plus complexes qu’ait inventées Réjean Ducharme. Elle n’est pas sans rappeler, mais avec beaucoup d’équivoques en plus, le très beau roman d’amour désespéré qu’était Le nez qui voque. Rémi Vavasseur est un Mille Milles qui a vieilli, mal ou bien c’est selon, et dont la Chateaugué, ici appelée Mamie, est en voyage dans le vaste monde, en compagnie d’une étrange et dangereuse créature appelée Raïa. C’est Rémi qui a convaincu Mamie de partir, pour qu’elle se guérisse du mal de vivre qui la possède depuis une « double fausse couche ». Pendant ce temps, lui, dans un coin du Nord qui s’appelle La Petite Pologne, il rafistole une invraisemblable bicoque dans laquelle il espère – mais de moins en moins fortement – accueillir l’aimée quand elle reviendra, guérie. Elle donne parfois de ses nouvelles, qui ne sont pas très encourageantes. Lui ne cesse pas de lui parler.

Mais ce dialogue amoureux in absentia, désespérément amoureux, est parasité par plusieurs autres personnages, par des activités, des événements divers. C’est, d’abord, la restauration de la bicoque, qui nous est contée de long en large, dramatiquement, avec assez de détails pour que le lecteur puisse éventuellement l’utiliser comme guide. C’est surtout une galerie de beaux personnages, comme Ducharme n’en avait jamais réuni dans un seul roman. Passons un peu vite sur les hommes, le voisin Hubert qui meurt du cancer en lisant Balzac, Vonvon le redoutable joueur de billard. Ce sont les femmes surtout qui occupent l’espace romanesque et les pensées de Rémi: en plus de Mamie et de Raïa, Mary la belle et saine Irlandaise; Jina, qui habite en face, go-go girl dont le chum est en prison; Mûna, la bonne fille complaisante… Et il faut assurément faire une place à part à la fillette de Mary, Fanie, à qui Rémi voue une souveraine passion, un peu inquiétante parfois pour cause d’intensité, mais qui amène dans le roman de purs moments de grâce. Il y a de tout dans Va savoir: la désespérance la plus radicale, un marasme amoureux, sexuel, assez effrayant; et, à l’autre extrémité, d’étonnants, de flamboyants bonheurs.

Quant à l’écriture, à la langue, Réjean Ducharme pousse plus avant l’offensive qu’il mène contre elles depuis La Fille de Christophe Colomb et Les Enfantômes. Exemple: «Passé 30 ans, les nouveaux visages ont de plus en plus de quoi qui nous a déjà été et dont on ne reconnaît plus que l’effet. » Et il y a pis ailleurs…

Marasme dans la langue, donc, comme dans l’amour. La lecture de Va savoir n’est pas toujours facile, d’autant qu’à ces embarras syntaxiques l’auteur ajoute diverses manoeuvres d’égarement, dans le récit, qui plongent souvent son lecteur dans la perplexité. Mais quoi, un roman de Réjean Ducharme, ça se mérite.

La difficulté est plus grande encore dans le recueil de nouvelles de Pierre Ouellet, L’Attrait. Ouellet, qui est un des plus brillants universitaires de sa génération (il enseigne à l’UQAM), a déjà publié quelques essais remarqués, où la profondeur de la pensée fait bon ménage avec l’élégance de la langue. Il est aussi poète, auteur de quelques recueils très denses. Et s’il vient aujourd’hui au récit, ce ne sera pas, on l’imagine, pour s’encanailler dans le réalisme ordinaire.

Les situations concrètes, dans les six nouvelles de L’Attrait, sont pourtant, au premier regard, assez simples. Il sera question d’un peintre qui recommence à peindre après avoir rencontré, dans un accident, une prostituée qui devient son seul modèle; des rapports étranges qui se nouent, dans un parc, entre un homme et, d’autre part, une femme et son enfant; d’une photographe qui a, avec la lumière, des rapports véritablement passionnels; d’un homme seul, dans un camp du Nord, qui interroge la nature… Mais, dans ces situations, Pierre Ouellet inscrit une réflexion sur le temps, l’origine et la fin, l’éternité, la dislocation des croyances, qui fait toute la richesse de ses récits.

Difficile, disais-je. L’écriture de Pierre Ouellet, remarquablement inventive, précise, devient parfois étouffante à force d’exaspérer la passion de voir qui est à l’origine de tout ce qu’elle raconte. On y trouve souvent, aussi, des phrases très belles, comme celle-ci, inspirée par le travail photographique: « Il n’y a qu’un seul bassin où tremper les images qu’on veut faire du regard humain, c’est le bassin des larmes… »

Va savoir

Tu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut investir ailleurs. On le savais mais ça ne mordait pas. On avait le compteur trop enflé, les roues dentées ne s’engrenaient pas. On planait: c’est un état où on a beau n’avoir pas d’ailes on ne sent pas son poids d’enclume. On tenait à un fil. On ne tiendra plus à rien, c’est promis. Blottis dans le trou qu’on a creusé en s’écrasant, on a compris. On est plus doués pour s’ancrer.

Va savoir, par Réjean Ducharme, Gallimard, 267 pages, 26,95 $.

L’Attrait, par Pierre Ouellet, L’Instant même, 119 pages, 14,95 $.