Culture

En attendant l’hiver

Un paysage qui donne un sens à l’existence, une fascination pour la solitude. La saison blanche et froide investit les beaux personnages de Lise Tremblay.

Sur la couverture du livre, une photo brouillée, où l’on aperçoit deux maisons, une rue, quelques voitures, un être humain; et de la neige, beaucoup de neige. Plus haut, le titre: La Pêche blanche, c’est-à-dire la pêche qui se pratique au Saguenay, près de Chicoutimi, au plus fort de la saison hivernale. Il ne sera pas question d’autre chose, dans le deuxième roman de Lise Tremblay, que de l’hiver, de ce qu’il signifie pour les êtres qu’il investit. Son premier roman, vous vous en souvenez peut-être – vous devriez vous en souvenir, car il s’agissait d’un très remarquable début littéraire -, s’intitulait L’Hiver de pluie.

Deux personnages principaux, deux frères, se partagent le récit. Étonnamment, celui qui prend la parole au début du roman se trouve dans le sud des États-Unis, à San Diego; et c’est lui qui se dit en «état d’hiver». Il attend, on ne sait trop quoi. Il devrait déjà être reparti pour la Colombie-Britannique, où chaque année il gagne sa vie comme bûcheron. À San Diego, il rencontre un autre Québécois échoué là par hasard; il va chaque matin se promener sur le quai; et il lit des romans, comme s’il avait besoin des histoires des autres pour combler sa propre absence au monde. D’un de ces romans, il dira: «C’était un beau livre. Un livre qui blesse.»

Son frère Robert est professeur de lettres à l’Université de Chicoutimi. Un homme de lectures, lui aussi; et comme l’autre un homme seul, un homme de silence. Mais il a choisi, lui – ou peut-être n’a-t-il pas choisi, n’a-t-il fait que s’abandonner à une pente infaillible -, de rester près du paysage qui donne sens à son existence. Contempler le Saguenay, c’est toute sa vie: «Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire.» Cette fascination existe également chez le frère voyageur, mais paradoxalement elle l’incite à fuir, à s’enfoncer dans la solitude, le silence du voyage.

San Diego, Chicoutimi, la Colombie-Britannique, cela fait un immense triangle: c’est l’Amérique du Nord tout entière que Lise Tremblay donne comme territoire, comme champ d’interrogation à l’imaginaire du lecteur. Qu’est-ce que cet hiver dont elle ne cesse de parler? Le roman se garde bien de répondre à toutes les questions qu’il suscite, et c’est là un de ses mérites les plus sûrs. Il reste près des choses, des signes concrets, dans un style sobre et précis qui n’est pas sans rappeler Peter Handke, ou le Camus de L’Étranger, ou John Carver, le plus américain des Américains. Cela lui fait une belle compagnie, et n’entame en rien l’autonomie d’un style qui est également une conscience. Un très beau roman.

J’ai eu moins de bonheur en lisant le dernier roman de Robert Lalonde, Le Petit Aigle à tête blanche. Je n’avais guère aimé les précédents, sauf le tout premier, maintenant presque perdu dans la nuit des temps. Ce Petit Aigle, je dois le dire sans ambages, me laisse pantois. Je n’arrive pas à prendre au sérieux cette histoire d’un grand poète québécois qui, depuis la ferme paternelle jusqu’à la gloire «quasiment posthume», en passant par le camp de bûcherons, Paris et l’asile d’aliénés, nous assomme de mauvais poèmes et de réflexions aussi confuses qu’exaltées sur le monde en général et le Québec en particulier. Il fait penser parfois au Jean le Maigre de Marie-Claire Blais, mais sans l’humour. Bon, je démissionne, je déclare forfait. J’ai lu, quelque part, des éloges considérables. Il y a sans doute ici quelque chose que je ne comprends pas.

La Pêche blanche, par Lise Tremblay, Leméac, 117 pages, 15,50$.

Le Petit Aigle à tête blanche, par Robert Lalonde, Seuil, 268 pages, 24,95$.

LA PÊCHE BLANCHE

Ils faisaient tout ce trajet en silence, sachant à l’avance où ils s’arrêteraient et ce qu’ils contempleraient, mais le paysage les surprenait chaque fois. C’était toujours plus grand et plus immense que dans leur souvenir. Ils sentaient qu’il leur fallait de la force pour prendre toute cette beauté, une force qu’ils puisaient dans leur silence.

Dans ces voyages, son frère et lui prolongeaient les promenades qu’ils faisaient enfants. Ils continuaient d’être silencieux. Enfants, ils se taisaient. S’ils avaient parlé, ils auraient pu se trahir et leur mère aurait deviné qu’ils étaient descendus au Saguenay, comme elle disait. Ils se taisaient encore et Robert ne savait pas pourquoi. Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire.

Lise Tremblay