Culture

Marie brûle-t-elle ?

Le public se reconnaît dans les émotions torrides de ses personnages. Les critiques doutent de leur authenticité et crient au roman Harlequin. Quoi qu’elle écrive, Marie Laberge déchaîne les passions.

Elle est de ces auteurs qui tiennent en équilibre sur un volcan. Parricide, suicide, viol, meurtre: Marie Laberge donne rarement dans la dentelle, même si l’amour revient toujours comme un refrain dans la curieuse alchimie qui résulte de son talent. Avec le temps, ses personnages ont fini par accéder à une sorte de paix intérieure, non sans avoir au préalable effectué une longue traversée du désert.

Elle fait également courir les foules. Marie Laberge connaît une popularité extraordinaire pour un écrivain, un tour de force qu’elle partage entre autres avec Michel Tremblay. Ainsi, son avant-dernier roman, Quelques adieux, s’est vendu à plus de 25 000 exemplaires, ce qui en fait certainement un best-seller au Québec. «Elle est toujours très attendue», confirme Françoise Careil, propriétaire de la Librairie du Square à Montréal.

Comédienne, metteur en scène, dramaturge, Marie Laberge est venue assez tard à l’écriture romanesque. Elle avait déjà signé une vingtaine de pièces de théâtre quand Juillet est paru il y a cinq ans. Le Poids des ombres, son troisième roman (464 pages bien comptées), mis en vente le 19 octobre dernier, retrace le cheminement d’une jeune femme au lendemain du suicide de sa mère.

Avec l’habileté qui lui est coutumière, elle y fait l’autopsie d’une relation apparemment sans équivoque pour en dévoiler les aspects les plus inattendus. «Très tôt dans la vie, explique-t-elle, on se fait une idée de la personnalité de nos parents. Mais comment savoir si on est dans le vrai? Car au-delà du procès d’intention qu’on leur fait tous un jour ou l’autre, il y a des vies que, bien souvent, on n’a pas du tout saisies.» Comme toujours chez Marie Laberge, l’entreprise vise à mettre à nu un état de choses qui, pour des raisons psychologiques, émotives ou sociales, n’a pu jusqu’alors être révélé…

Même si elle sait tourner une intrigue comme personne, elle ne loge pas du côté du thriller mais du drame, section «insoutenable». Dans ses pièces de théâtre, elle choisit souvent de parler de ce qui ne s’est pas produit (l’inceste dans L’Homme gris) ou de ce qu’on ne veut pas savoir (Oublier). Cette prospection dans les lieux non visités de la mémoire constitue une des caractéristiques de son oeuvre. Les salles bondées en témoignent, le public se reconnaît dans les replis de ces émotions-là.

La critique, par contre, se fait souvent prier.

Ce n’est un secret pour personne: Marie Laberge est malmenée sans cesse dans les pages culturelles des journaux.

Étrange ironie, celle qui déclare «écrire sur le désir de vérité» est très souvent attaquée sur l’authenticité de sa démarche. À propos d’un de ses personnages au théâtre (Steve dans Le Faucon) on dira qu’il «n’arrive jamais à faire vrai». On fustigera «sa prétention à la profondeur» ou son «écriture superficielle». Les plus féroces compareront ses premières tentatives romanesques à du Harlequin, son théâtre à du téléroman.

Au même moment, ses pièces sont reprises à l’étranger. Traduite en plusieurs langues (anglais, italien, allemand, etc.), Marie Laberge – qui a obtenu le Prix du gouverneur général du Canada en 1981 et a été faite «chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres» en 1988 par le ministre de la Culture de la France – est un des dramaturges québécois les plus joués au-delà de nos frontières.

Après L’Homme gris à Bobigny (Paris), Oublier au Théâtre National de Belgique (toutes deux reprises ensuite en tournées européennes), voici que la pièce Aurélie, ma soeur, un petit drame à deux personnages, est jouée au Gate Theater à Londres.

Notre rencontre a eu lieu, début octobre, à cinq jours de la première dans la capitale anglaise. Chandail de laine, pantalon assorti, manteau de daim, Marie est élégante comme toujours, pas du tout «sexy» comme on me l’a souvent décrite. Il faut dire que l’horloge marque 10 h 30, qu’on est chez moi, deux filles qui ont grandi dans la même ville de Québec et qui se sont croisées un nombre incalculable de fois.

Je la félicite pour sa percée sur la scène britannique. «C’est ben de l’ouvrage», dit-elle avec cette absence d’affectation qui séduit les habitués des salons du livre et qui fait que, par exemple, Jean-Pierre Coallier – qui l’adore, me dit-on – continue de l’inviter à Ad Lib.

En ce début d’automne, personne n’a encore diffusé la nouvelle. À l’opposé, le «triomphe» de Céline Dion, qui vient de terminer une série de spectacles à l’Olympia de Paris, a été amplement commenté. On a également mentionné ici et là que Le Coeur découvert et Le Coeur éclaté de Michel Tremblay allaient être adaptés pour le cinéma par le réalisateur français de La Gloire de mon père, Claude Berri. Sachant que, malgré sa popularité, il ne bénéficie pas du même engouement médiatique que l’interprète de The Color of My Love, Tremblay a décidé d’annoncer l’événement lui-même en convoquant une conférence de presse chez lui. Marie Laberge, elle, s’est contentée de réserver une place sur le vol Montréal-Londres…

Chez lui, Tremblay s’en prend aux médias qui, dit-il, n’ont même pas pris la peine de parler des premiers pas de Marie Laberge chez les Anglais. À L’actualité, il expliquera: «Pour la culture d’un pays, il me semble que la première d’une pièce de Marie à Londres est aussi importante qu’un spectacle de Dion boulevard des Capucines.»

L’affaire aurait pu en rester là. Sauf que cinq jours plus tard, il y aura un épilogue dans Le Devoir, sous la plume du critique Robert Lévesque. «Pourquoi Tremblay se prend-il à nous reprocher de ne pas avoir parlé d’une pièce de Marie Laberge à Londres, quand on sait combien en privé il la dénigre?» écrit le journaliste – depuis longtemps un féroce détracteur du théâtre de Laberge.

Ce petit épisode n’aurait pas tellement d’importance s’il n’illustrait si bien l’acharnement dont Marie Laberge fait l’objet, à la fois dans une certaine presse intellectuelle et dans le milieu théâtral.

Car on ne se borne pas seulement à décrier ses oeuvres, on s’attaque à sa personne et à la façon dont elle pratique son métier. Ainsi, elle écrirait trop. «Ah oui?» fait-elle, les défenses soudain en alerte. «On me dit aussi que je ne dors pas assez. Mais ceux-là passent 10 heures par jour sur l’oreiller.» Perfectionniste, Laberge, qui dans la seule saison 1991-1992, a signé quatre mises en scène, joué dans une de ses pièces et terminé un roman, ne se permet que cinq heures de sommeil quotidien.

Mais ce qu’on lui reproche avant tout, c’est de ne faire confiance à personne, elle qui assure presque toujours la mise en scène de ses pièces. «Elle ne veut pas perdre le contrôle, dit Michel Tremblay. C’est une question d’orgueil, sans doute. À mon avis, elle a tort.»

«La vérité vaut tous les tourments», a inscrit Marie Laberge en exergue à l’un de ses nombreux textes. La phrase est d’Albert Camus, l’un de ses auteurs préférés. Elle pourrait coiffer presque chacune des publications de cette femme intense, désespérément accrochée à son désir de dire.

Car Marie Laberge envisage l’écriture d’une façon tout à fait particulière, très différente de ce qu’on a l’habitude de concevoir. Les écrivains vont parfois admettre un savoir supérieur lorsqu’ils écrivent. Marie Laberge va plus loin. Elle parle d’une «clé» qui lui permet d’accéder à un état de connaissance où elle devient non seulement un inventeur d’histoires, mais un médium en quelque sorte. Ce don, «la seule chose à laquelle je dois un immense respect», dit-elle, elle se sent le devoir de le protéger.

«Je ne dois pas m’arrêter parce que j’ai peur ou parce que je ne veux pas savoir, explique-t-elle. Ainsi il se pourrait qu’en cours de route je découvre que je suis un monstre, mais si c’est l’horreur que j’ai à dire, il faut bien que je la dise.»

Ayant d’abord fait sa marque comme comédienne, Marie Laberge est profondément actrice. Changeant comme la mer sous un ciel d’orage, son beau visage peut prendre tour à tour une allure sévère (genre maîtresse d’école), un aspect envoûtant (à la façon des cyprines d’amour à la proue des navires) ou vaguement inquiétant (un peu comme les sorcières du Moyen Âge). Ce matin, la tête appuyée dans les mains, elle ressemble à une petite fille de huit ans qui retient ses larmes.

«C’est évident qu’elle a été blessée», dit la metteur en scène Martine Beaulne, qui se décrit comme son «amie de coeur». «Son succès dérange. En plus, elle possède un côté pasionaria, elle s’exprime sans détour et sa conversation est éblouissante. Mais il y a aussi que, dans ce milieu, on est beaucoup plus sévère à l’égard des femmes.»

Il y a maintenant deux ans et demi que Marie Laberge n’a pas été jouée au Québec. Elle n’a pas non plus fait partie d’une distribution, n’a signé aucune mise en scène. Un divorce.

Comme dans tous les divorces, on trouve une série de malentendus. «Elle m’a donné un des plus beaux rôles de ma vie», soutient Paule Baillargeon, qui a joué sous sa direction dans Oublier. «Elle possède un sens des dialogues inégalé. Pour une actrice, ses répliques sont comme du bonbon. Mais elle est très exigeante et n’accepte jamais de changer une ligne dans ses textes.»

«Elle accouche des plus merveilleux personnages de femme que l’on puisse imaginer», renchérit Louise Turcot, qui a partagé l’affiche avec Baillargeon dans Oublier, chez Duceppe. «Mais quand on a terminé la série de représentations, on n’en pouvait plus. Tant de drames, c’était vidant. En même temps, j’accepterais volontiers de jouer encore dans un Laberge. Ça ne se refuse pas.»

Il faut peut-être chercher la source de toutes ces tensions dans l’infatigable quête d’authenticité de l’auteur. À la recherche de la vérité, Marie Laberge donne trop souvent l’impression de l’avoir trouvée, justement. En même temps, cette lucidité érigée en dogme ne s’accompagne pas toujours de transparence.

Elle l’admet aisément. Pour protéger l’auteur, la femme publique doit parfois porter un masque. «Je déteste les aveux. Je n’aime pas l’idée de dire des choses sur moi. Aussi ne me cherchez pas dans mes récits. Rien dans ce que j’écris n’est autobiographique, sauf les émotions.

Mais pour pouvoir lâcher cette charge émotive, je dois construire une histoire qui me fasse croire, le temps que j’écris, que je ne suis pas en train d’avouer quelque chose. Je serais terrorisée à l’idée que quelqu’un vienne déshabiller mes oeuvres.»

Mais cette pudeur ne l’empêche jamais d’adopter le ton de la confidence. Pour vous faire plaisir et, d’une certaine façon, pour vous séduire, elle lèvera le voile sur ces secrets que tout à l’heure elle prétendait justement vouloir protéger. Ainsi, ces enfants qu’elle n’a pas eus et qui constituent, me confie-t-elle, «plus qu’un regret, presque la synthèse de [sa] vie».

Accommodante en apparence, intransigeante en réalité, Marie Laberge reste un être qui se laisse difficilement deviner. Elle peut parler de sa vulnérabilité, elle la montre rarement. Sauvage jusqu’à éviter soigneusement de recevoir quiconque de la presse chez elle, elle dit cependant aimer terriblement ce public qui l’a sauvée.

Elle a également un côté terre à terre (ses détracteurs disent qu’elle est un «ordinateur»). Elle s’occupe de ses affaires et laisse rarement passer une occasion. En Europe, où elle séjournera au cours de la prochaine année (elle a obtenu une bourse du gouvernement du Québec qui lui permettra d’occuper le studio des gens de lettres à Paris), elle rencontre régulièrement des directeurs de théâtre, et abat toute seule le travail de promotion qui, généralement, nécessite une armada de professionnels.

«Elle est très exportable», dit Nicole Mailhot, ex-relationniste chez Boréal. «Elle personnifie la Québécoise qui se présente bien, joue direct et sait rester naturelle. Et ça plaît.»

De fait, elle donne l’image d’une femme libre et indépendante, «avec une sensualité assez forte», me suggère une de ses lectrices. Elle possède en effet une solide imagination érotique, ce qui est plus rare qu’on ne le croit. Elle prend beaucoup de soin, dit-elle, à rédiger ces scènes (parfois torrides) auxquelles elle attribue un rythme et un souffle très proches du corps.

«Eh oui, j’aime le sexe!» affirme-t-elle en riant.

Pour une fois, tout le monde est d’accord. «C’est dans le désir que la romancière atteint les plus hauts sommets dramatiques», concédait le critique littéraire de La Presse Réginald Martel au sujet de Quelques adieux. Il en déplorait cependant les longueurs. «Le sixième chapitre, soutenait-il, aurait pu facilement être amputé des deux tiers.»

Mais il devra se lever de bonne heure celui qui touchera à un cheveu d’un manuscrit de Marie Laberge. «Je n’irai certainement pas trafiquer un livre pour faire plaisir à quelqu’un», lance-t-elle, le regard soudain très dur. «Ou pour le rendre plus efficace», ajoute-t-elle, m’arrachant les mots de la bouche. «Car moi, quand j’écris, je vis quelque chose d’essentiel. Non, je ne laisserai jamais personne s’interposer entre ma vie et ma mort.»