Culture

Michel Tremblay, le monde l’aime mieux

« Des années avec quatre réalisations, comme celle que je viens de vivre, c’est trop pour mes nerfs! » Mais c’est quatre fois plus de plaisir pour ses fans!

L’immense Robert Lepage ne manque jamais de dire qu’il doit sa venue au théâtre à Michel Tremblay. Et combien d’autres, dont Serge Denoncourt, directeur artistique du Trident, à Québec: « Michel Tremblay n’est pas qu’un nom dans le dictionnaire. C’est un artiste d’ici qui aura ouvert des portes aux artistes d’ici et à qui nous sommes tous redevables d’un petit quelque chose que j’appellerais la liberté de l’artiste. »

Joué partout dans le monde, traduit en 22 langues (en yiddish, en créole haïtien, en néerlandais, en japonais, en letton, en hindi…), le plus grand auteur dramatique québécois ne se contente pas de son sort. Il se mêle aussi d’être adaptateur, traducteur, scénariste, parolier, librettiste, romancier, voire grande gueule.

À 53 ans, Michel Tremblay garde la main. Bon an, mal an, il nous donne soit une pièce – une vingtaine depuis Les Belles-Soeurs en 1968 -, soit un roman, parfois les deux. Bilan de 1995: un roman, La Nuit des princes charmants, considéré comme un vin de table par la critique, mais toujours en tête des livres qui se vendent le plus. Une pièce dans la grande tradition Tremblay (je le sais, je l’ai lue; c’est le privilège d’être son ami), Messe solennelle pour une pleine lune d’été, qui sera créée par la Compagnie Jean-Duceppe en février prochain. Aussi, la reprise d’une oeuvre clé de son répertoire, Albertine, en cinq temps, jouée à guichets fermés, et une version rafraîchie de la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend.

Il y a eu aussi en 1995 la production télé de Marcel poursuivi par les chiens et quatre de ses romans servis en format de poche par Actes Sud. Il a également remporté le Prix des libraires du Québec, le Prix des lectrices d’Elle Québec et le prix Molson du Conseil des arts du Canada.

Ça devrait suffire pour justifier sa présence parmi les grands de l’année de L’actualité. « Il était temps! » me dit-il en riant. Lui qui ne raffole pas trop des hommages a un petit élan de fierté.

On le voit trop, il fait n’importe quoi, disent ceux que Tremblay énerve. Il convoque des conférences de presse chez lui, joue au rédacteur en chef pour un magazine féminin, pose pour Échos-Vedettes… « Je suis un communicateur, j’aime ça parler, avoir du fun. » C’est vrai, on voudrait parfois l’attacher pour qu’il soit sérieux. On le trouvera toujours en effet du côté des rires, des potins, des farces cochonnes… Pour se cacher? « J’ai une certaine pudeur devant mes amis », dit-il. Une pudeur qui fuit devant son ordinateur! Je lui dis souvent: « Comment peux-tu être si grave dans tes pièces et si niaiseux dans la vie? »

Des étudiants ont beau faire de son oeuvre le sujet de thèses de doctorat, les intellectuels lui consacrer des ouvrages, Le Nouvel Observateur lui tresser une couronne de fleurs (« Lisez Michel Tremblay. C’est une merveille… »), l’auteur traîne un complexe, auquel il fait trop souvent prendre l’air.

« J’étais destiné comme mon père à devenir linotypiste, je suis devenu un écrivain, et parmi les plus aimés. »

Dans leur édition de l’automne 1995, les trois membres de la rédaction de la revue littéraire Combats lui remettent d’ailleurs sur le nez sa manie d’étaler son complexe: en rappelant constamment ses origines modestes, Tremblay contribue à entretenir « le clivage qui oppose le petit monde ordinaire et le grand monde savant », lui reprochent-ils.

Dans le restaurant de la rue Saint-Denis où il prend son petit-déjeuner presque chaque matin, Tremblay se lance: « Ce n’est ni de la paranoïa ni de l’hystérie, je sais à quel point il y en a qui ne me considèrent pas comme un écrivain. Les libraires me le répètent: « Si vous saviez ce qu’on entend sur votre compte de la part d’écrivains venus acheter des livres, vous tomberiez par terre. » Pas de quoi diminuer mon complexe… Mais tu as raison, il faut que j’arrête d’en parler. »

« Je pense sincèrement qu’il y a des choses infiniment meilleures que celles que j’écris, mais qui marchent moins bien, parce que, moi, le monde me consomme. Je ne vais tout de même pas arrêter d’écrire parce que le monde m’aime! »

Depuis le 11 décembre, il a retrouvé ses shorts et sa belle maison de Key West. « Si j’avais le droit de résider plus de six mois par an aux États-Unis, je m’y installerais. J’ai l’impression de revivre l’insouciance de mon adolescence. » Il écrit deux ou trois heures chaque matin, se baigne, fait du vélo, dévore livres et magazines, se pâme sur les couchers de soleil, bronze, flirte même un peu. Rien à voir avec l’image de l’écrivain torturé. Mais l’angoisse lui saute dessus dès qu’il rentre à Montréal. « Des années avec quatre réalisations, comme celle que je viens de vivre, je sais que c’est trop pour mes nerfs. »

À son agenda 1996: un roman qu’il compte entreprendre en février ou en mars et la création de Messe solennelle dans une mise en scène de Brassard. Il verra aussi ses Belles-Soeurs en irlandais à Dublin, et en italien dans une tournée en Italie. Puis, en septembre, chez Duceppe, ce sera la relecture de René Richard Cyr de la bouleversante À toi, pour toujours, ta Marie-Lou.

Une petite année? « Je sens que je vais encore agacer du monde. »

Naît à Montréal en 1942, rue Fabre, sur le plateau Mont-Royal. 1964: sa pièce Le Train remporte le concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. 1966: publie un recueil de nouvelles fantastiques, Contes pour buveurs attardés. 1968: création, dans le scandale, des Belles-Soeurs; le joual monte sur scène; la pièce fera le tour du monde et, en 1987, la revue Lire la mentionnera comme une des 49 pièces à posséder chez soi. 1978: nommé par la Ville de Montréal le « Montréalais le plus remarquable des deux dernières décennies pour son exceptionnelle contribution à la dramaturgie nationale et internationale ». Six fois boursier du Conseil des arts du Canada, chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de France. Une trentaine de prix, dont le prix Athanase-David 1988 pour l’ensemble de son oeuvre. Plus de 20 pièces, trois comédies musicales, neuf romans, sept scénarios de films, 14 traductions ou adaptations, un livret d’opéra, une quinzaine de chansons…