Culture

Neil Bissoondath, le marchand de vérités

Cet écrivain a jeté un gros caillou dans le vitrail du multiculturalisme canadien. L’identité, pour lui, c’est dans la liberté qu’elle réside.

Neil Bissoondath a fêté ses 30 ans le jour de la sortie de son premier recueil de nouvelles. Dix ans et quatre livres plus tard, la quarantaine rayonnante, son talent a dépassé les frontières du Canada, ce pays qu’il a choisi de faire sien en 1973, quand il a quitté ses Antilles natales. Que L’actualité l’ait retenu parmi ses personnalités de l’année l’étonne et le ravit à la fois: « Un écrivain ne s’attend pas à ce genre de reconnaissance. Cela fait du bien et prouve que l’on sert à quelque chose. »

Il est bien le seul à douter de son utilité. « Par sa force intellectuelle, il nous aide à mieux penser notre monde », dit de lui Jacques Godbout, le président des éditions du Boréal.

À l’automne 1994, il jette un pavé dans la mare du multiculturalisme canadien en publiant, en anglais, le très politically incorrect Marché aux illusions. Faute de proposer une image forte de la culture du pays, la politique multiculturelle nuirait à l’intégration des immigrants. La réaction est vive au Canada anglais et Neil Bissoondath se retrouve catapulté d’un coup sous les projecteurs de l’actualité.

Sollicité de toutes parts, il devient, un peu à son corps défendant, le spécialiste incontournable de toutes les questions touchant à l’immigration, au multiculturalisme, au racisme, à l’intégration, etc. Pendant la campagne référendaire, le téléphone sonne quatre ou cinq fois par jour dans son appartement de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.

Ce livre, il ne le destinait pourtant pas aux politiciens et autres idéologues. Il ne l’a pas non plus écrit en se disant qu’il passerait à la télévision, « cet autre marché aux illusions ». Il l’a écrit en pensant à sa fille de quatre ans et demi. À la société qu’il avait envie de lui laisser. Il l’a écrit en espérant qu’Élyssa ne serait jamais, aux yeux de ses compatriotes, une « franco-québéco-amérindo-indo-trinidadoantillo-canadienne », comme il le dit avec humour dans son essai. Car ce qui l’intéresse profondément dans l’oeuvre d’écrivain qu’il bâtit au fil des ans, ce sont les individus. Pour l’émission Markings, qu’il anime à Vision TV et à TV Ontario, il choisit ses invités en fonction de leur capacité à « expliquer en langage simple leur vision du monde ».

Aujourd’hui, Neil Bissoondath ne peut quasiment plus sortir de chez lui sans être reconnu. « Devrais-je me raser, me déguiser? » Ne lui en déplaise, ce ne serait sans doute pas suffisant: avec sa tête de prince hindou, il ne se laisse pas facilement oublier. En le privant de l’anonymat si nécessaire au romancier – ce discret observateur du monde -, son essai l’a paradoxalement rappelé à sa véritable vocation. « J’aurais pu voyager pendant un an grâce au multiculturalisme mais j’ai dû mettre les freins, car je ne veux pas que ce livre définisse ma carrière. »

Ses plus beaux voyages, c’est dans l’écriture romanesque que ce fils littéraire et neveu biologique du grand écrivain V.S. Naipaul les fait. Et il se languit aujourd’hui de reprendre le bateau qui le mènera vers les autres rivages de sa réalité. Les personnages de son prochain roman sont là, ils l’attendent et trépignent de l’impatience d’exister. Mot après mot, ils construiront une histoire que l’écrivain ne connaît pas encore.

Ni blanc ni noir, Neil Bissoondath est un homme rose qui trouve ses plus belles images en passant l’aspirateur ou les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Sa vie, il la partage entre sa fille, sa femme, Anne, cette avocate qui lui a fait choisir le Québec, les livres qui débordent de sa bibliothèque, son ordinateur et ses amis. Le sourire facile et l’optimisme au bout des lèvres, ce romancier de la misère, du déracinement et de l’exil ne ressemble pas à ses personnages.

On l’a souvent rangé aux côtés des Paul Auster, Milan Kundera, Michael Ondaatje, Salman Rushdie et les autres dans ce nouveau courant littéraire appelé World Fiction. Mais lui trouve son appartenance et son identité dans sa seule liberté d’écrire et de dire tout haut ce en quoi il croit profondément. Il n’a jamais eu peur de publier son livre. « La liberté d’expression ne veut rien dire si on n’a pas le droit d’offenser. »

Pourtant, Neil Bissoondath n’a rien d’un surhomme et il a son lot d’angoisses et de doutes. Il avait 39 ans quand son livre est sorti et l’idée de la mort, avec sa grande faux, lui est soudainement apparue. « Mon oncle Shiva Naipaul est mort à 40 ans. Ma mère, à 50 ans. J’étais incapable de mettre ensemble les mots « mère » et « morte » et j’étais tout aussi incapable d’allier les mots « moi » et « 40 ». » Il est sorti de sa crise existentielle par une pirouette de romancier: « La vraie réalité est celle des émotions. Or, je ne me sens pas du tout comme un homme de 40 ans. »

Maintenant qu’il a terminé le scénario adapté de son dernier roman, L’Innocence de l’âge, pour le réseau CBC, que la poussière d’étoile commence à retomber, l’écrivain va pouvoir enfin rejoindre l’univers qui est le sien: l’imaginaire.

En quittant son appartement, je me suis souvenue d’une des phrases du Marché aux illusions: « Rien n’est plus triste, peut-être, qu’un homme à la peau sombre sous la neige. » Neil Bissoondath, sous la neige ou sous le soleil, ressemble à ce qu’il est: un Canadien heureux.

Né en 1955 à l’île de Trinité, dans les Petites Antilles, émigre au Canada en 1973 et s’installe à Toronto. Étudie la littérature française à l’Université York et obtient son bac en 1977. Enseigne le français et l’anglais pendant plusieurs années puis devient directeur adjoint du Language Workshop de Toronto. En 1984, décide de se consacrer à temps plein à l’écriture. En 1990, s’installe à Montréal avec sa femme. Auteur de scénarios pour la télé et de nombreux articles.

Bibliographie: Digging up the Mountains (Macmillan, en cours de traduction chez Boréal), Retour à Casaquemada (Phébus), À l’aube de lendemains précaires (Boréal), L’Innocence de l’âge (Phébus), Le Marché aux illusions (Boréal-Liber).