Culture

La peur bleue d’Yves Beauchemin

Ébranlé par la maladie, Yves Beauchemin émerge d’un long tunnel avec un nouveau roman. «Ma hantise», dit l’écrivain québécois le plus lu au monde, «c’était d’être l’auteur d’un seul livre.»

Le 25 mars 1992, Yves Beauchemin est réveillé par un bruit continu qui vient de l’intérieur de son oreille. Un drôle de son qui ne lui laisse pas de répit. Après moult radiographies, le diagnostic tombe: une tumeur attaque le nerf auditif.

«Une tumeur bénigne qui a la forme d’une virgule, précise-t-il. Une vraie maladie d’écrivain!»

Beauchemin a alors 50 ans. Lui qui se croit indestructible n’a pas prévu ce coup bas du destin. Il savoure encore le succès qu’il a remporté avec Juliette Pomerleau (700 000 exemplaires). Toute une surprise, d’ailleurs! Car il a joué d’audace en choisissant comme héroïne une femme obèse de 57 ans. «J’avais tellement peur de manquer mon coup! dit-il. Depuis Le Matou, ma hantise, c’était d’être l’auteur d’un seul livre.»

En fait, il peut bien l’avouer aujourd’hui, il était complètement paniqué. «J’ai travaillé 12 heures par jour pendant les six mois qui ont précédé la sortie de Juliette Pomerleau, se rappelle-t-il. D’après mon médecin, si j’avais été alcoolique ou fumeur, j’aurais fait un infarctus.»

Ce sont les contrecoups de ce surmenage qu’il subira par la suite. Bouleversé à l’idée de perdre l’ouïe, il a reporté de mois en mois la délicate opération qui l’attendait. «Je suis mélomane», dit-il pour se justifier. «Je voulais profiter de mon oreille le plus longtemps possible.»

L’été dernier, il se décide à passer au bistouri. Onze heures sous anesthésie, une chirurgie compliquée (il faut percer un trou dans le crâne pour contourner l’oreille et aller rejoindre la tumeur) et une convalescence pénible: problèmes d’équilibre, irritabilité, insomnie…

«Je dormais deux heures par nuit, se souvient-il. C’est Chateaubriand qui m’a sauvé. J’ai lu les 2400 pages des Mémoires d’outretombe. Comme quoi les écrivains servent à quelque chose.»

Yves Beauchemin émerge aujourd’hui de ce long tunnel avec une ouïe réduite de 50%. Et, après un peu de retard, son quatrième roman paraît enfin. Ce n’est pas un hasard si Le Second Violon (Québec/Amérique), écrit pendant ces années douloureuses, «les pires de [sa] vie», raconte la crise existentielle d’un écrivain-journaliste d’âge mûr.

Un roman dur qui, à la veille d’être soumis au jugement des lecteurs, lui donne des sueurs froides. Car, cette fois, il y a fort à parier que Beauchemin choquera. «Mon image de bon garçon va y goûter», dit-il. Et pour cause! Tourmenté par le démon du midi, son héros a pour maîtresse une jeune paumée de 18 ans. «Je montre la vie telle qu’elle est, se défend-il. La sexualité est parfois triviale.»

Yves Beauchemin sourit derrière sa moustache touffue. Il n’a pas vieilli, bien que sa tête bouclée, trop souvent comparée à celle du petit saint Jean-Baptiste (il est né un 26 juin), soit désormais parsemée de fils gris. Peut-être redoute-t-il, comme son héros, de perdre ses cheveux ou de voir apparaître l’affreux bedon qui trahirait son âge?

«Nicolas est celui de tous mes personnages qui me ressemble le plus», avoue-t-il.

Jamais, dans ses romans précédents, Beauchemin ne s’était autant trahi. C’est lui tout craché, ce Longueuillois hypocondriaque, hanté par la mort et passionné de musique classique (il raffole de Mahler). Pour lui aussi, l’humour est une seconde nature. En revanche, le romancier a puisé dans son imagination «de plus en plus baroque» le portrait décapant qu’il trace de l’écrivain raté, envieux du succès littéraire de son ami mort du cancer, et qu’il va jusqu’à comparer à Salieri, jaloux de Mozart: «L’un avait le génie, l’autre, du temps.»

Dans Le Second Violon, Beauchemin renoue aussi avec la politique, un thème qu’il n’a pas abordé depuis 1974. L’Enfirouapé, son premier roman, avait pour théâtre Montréal sous la Loi des mesures de guerre. Il lui a valu le prix France-Québec. Depuis, il défend les causes qui lui sont chères – la langue, l’environnement, le patrimoine – sur la place publique plutôt que dans ses oeuvres. «Quand je veux exprimer mes opinions, je m’installe à l’ordinateur et j’écris une lettre aux journaux, dit-il. Je ne mélange pas les genres. C’est manquer de respect à la littérature que de mettre un roman au service d’une idéologie.» Comme la politique le passionne, il juge normal que cela se sente dans ses livres. Mais dans son dernier, le ministre de l’Environnement retors qui se retrouve au coeur d’un joli scandale est, s’empresse-t-il de préciser, tout à fait fictif, comme l’est aussi le journaliste médiocre qui tente de le débusquer.

L’activiste qui sommeille en lui n’a pas toujours tourné sa langue sept fois… Il n’en a nul regret, mais confesse qu’il devient prudent: «Je suis toujours aussi émotif mais, à mon âge, j’en ai vu, des choses…» Il a dû ravaler quelques-unes de ses illusions. Ainsi, il a quitté Greenpeace au lendemain de la parution dans le Time d’une annonce qui tenait le Québec responsable du génocide des Amérindiens. «Aucune cause ne justifie le mensonge», dit-il.

La langue demeure toujours son cheval de bataille: «Je ne supporte ni la vulgarité ni le culte de l’anglicisme qui inondent la télévision.» Mais il proteste moins souvent dans les journaux et admet volontiers avoir hâte de s’occuper d’autre chose: «Je n’ai pas jeté l’éponge, proteste-t-il. On m’entendra encore. Mais je ne joue plus les Robin des Bois. Il ne faut pas s’imaginer que, si la terre tourne, c’est grâce à nous. Avant, je passais deux jours par semaine à défendre mes causes. Ça m’a coûté cher. Il s’écoulait huit ans entre chacun de mes romans. Je suis devenu raisonnable. Le bénévolat, c’est bien, mais cela ne doit pas devenir autodestructeur.»

L’engouement du public pour Le Matou, au début des années 80, a fait d’Yves Beauchemin l’écrivain québécois le plus lu au monde: 1 300 000 exemplaires, des traductions en 17 langues et une adaptation cinématographique. Le Monde l’a comparé à Balzac, la Gazette et le Globe and Mail, à Dickens, tandis que Le Nouvel Observateur vantait son «imagination déboutonnée». Il n’a pas la grosse tête pour autant.

«Ce succès m’a pris au dépourvu, dit-il. Il m’a surtout apporté la liberté, ce qui est sans prix. J’écris où je veux et quand je veux.»

Pour le reste, rien n’a vraiment changé dans sa vie: «J’ai la même femme, les mêmes amis, et je n’ai pas déménagé.» Tous les matins, il quitte sa maison du début du siècle, qu’il a retapée avec sa femme, Viviane, pour aller à pied s’enfermer dans le bureau loué dans un édifice du Vieux-Longueuil qu’il a sauvé des griffes d’un spéculateur insensible à l’héritage architectural. Il se prépare un café et travaille de neuf à cinq. Le soir, il écoute de la musique, une passion qu’il a communiquée à ses personnages. Son quotidien, en somme, est celui d’un fonctionnaire bien sage. «J’ai besoin de sérénité pour écrire. Pas question de me coucher à 4 h du matin. Quand j’ai la tête pleine d’ouate, c’est une journée jetée à l’eau.»

Une fois par mois, il prend la route de Joliette, où il a passé sa jeunesse (il a quitté l’Abitibi à 12 ans), pour rendre visite à ses parents. «À 80 ans, ma mère fait toujours partie de mon comité de lecture», dit-il, avant d’ajouter que, cette fois, il n’est pas tout à fait rassuré: que vat-elle penser de ce Nicolas qui pratique la coucherie comme d’autres la vertu?

Il est quand même émouvant, son héros bourlingueur qui nous entraîne dans un suspense haletant, plein de rebondissements. Il n’arrête pas de manger. Il court aussi, de Longueuil à Montréal, en métro ou en taxi. Toujours à cent à l’heure. L’ennemi de Beauchemin, c’est l’ennui: le lecteur ne lui pardonnerait pas de le faire bâiller. «L’école américaine à laquelle j’appartiens est réaliste, sensorielle, faite de détails concrets.» Dans un mois, Le Second Violon paraîtra en France. «Ce sera exactement le même roman, dit-il. Il n’y aura pas une version pour les indigènes et une autre pour la métropole. Je n’écris pas en joual, mais en français moderne.»

Yves Beauchemin enfile son manteau. Il doit rentrer à Longueuil pour apporter des corrections de dernière minute à son manuscrit. «Et puis, mon fils Alexis est malade», dit-il, un tantinet mère poule. Dans sa vie, comme dans celle de Nicolas Rivard, les enfants occupent une large place. Les adolescents aussi, même s’ils n’ont pas l’air bien «baveux». «Les confrontations parentsenfants, ce sera peut-être le sujet de mon prochain roman», dit-il. À suivre, donc…