Culture

L’éden, l’été : une nouvelle inédite de Michel Tremblay

Par un bel après-midi de canicule, l’auteur se balade sur le « nouveau » plateau Mont-Royal, pousse une porte et… retombe en enfance.

On m’avait prévenu: le quartier s’était détérioré, la rue commerçante ressemblait désormais au coeur d’une ville fantôme, une grande partie des boutiques, fermées, barricadées, exhalaient le parfum mêlé des laissés-pourcompte, des sans-logis, des accros, de leurs fournisseurs en enfers de toutes sortes et des chats qui se soulageaient partout en ouvrant de grands yeux ronds. Bref, le portrait de ce que nous étions devenus, le prix à payer pour avoir voulu accéder trop rapidement au statut de nouveaux riches. Une ville nord-américaine comme les autres.

Au moins un commerce sur cinq avait fait faillite; on aurait dit qu’un tremblement de terre avait secoué cette seule rue, comme pour faire un exemple, fessant au hasard les restaurants, les boutiques de « dry goods » ou de vêtements, les dépôts de journaux, éventrant les vitrines au petit bonheur la chance, s’amusant à renverser de minuscules et pitoyables fortunes par pure méchanceté. L’avenue du Mont-Royal, en très peu de temps, était devenue l’avenue de la Récession.

Mains dans les poches pour me donner une contenance, faussement désinvolte pour masquer mon désarroi devant la ruine de cette rue qui avait bercé mon enfance, je marchais lentement sous l’impitoyable soleil de juillet.

Des images me revenaient (« Tiens, ici y’avait le marchand de disques où, à quinze ans, j’avais essayé de voler le Tristan und Isolde avec Birgit Nilsson »), des souvenirs imprécis se bousculaient, trois ou quatre à la fois, formant une pâte étouffante de sons et d’odeurs qui me serrait le coeur. La nostalgie est ma spécialité et je m’y vautre volontiers, sans complexe, sans remords, avec un plaisir qui frise de très près la complaisance, et je préférais m’y réfugier plutôt que de trop me concentrer sur le désolant constat d’échec dans lequel j’étais plongé.

Au milieu de ce cataclysme dévastateur, cependant, un nouveau genre de commerce avait fleuri, rutilant, arrogant même dans sa volonté de faire moderne, et un peu ridicule le long de cette artère qui survivait à peine aux mirages du capitalisme: la désormais incontournable boutique d’ordinateurs. Les riverains des rues avoisinantes avaient-ils renoncé aux restaurants, aux vêtements et à la presse écrite pour se consacrer au CD-ROM et à Internet?

Deux adolescents avaient justement le nez collé à l’une de ces vitrines et rêvaient à voix haute dans un jargon qui m’était totalement étranger. Je m’approchai, fis celui qui s’y connaît, que rien n’étonne, un brin blasé même par ce que lui offraient les étagères croulant sous un amoncellement d’attrayantes machines infernales.

Le plus clean-cut des deux avait plaqué ses mains contre la vitre et se balançait d’avant en arrière comme s’il avait fait des push-ups debout.

« Tu vas t’endetter pour le reste de tes jours… »

L’autre, crépu, une belle peau d’ébène qui luisait au soleil et sûrement le plus débrouillard des deux parce que le ton de sa réponse contenait une certaine dose de condescendance, avait le regard rivé sur un système complet qui devait effectivement valoir une petite fortune:

« Y paraît que, si tu sais te débrouiller avec l’Internet, tu peux rentrer dans ton argent pas mal vite… »

Son copain cessa son mouvement de va-et-vient pour lui donner une claque amicale derrière la tête.

« Arrête donc! Je le sais ce qui t’intéresse sur l’Internet… »

Une rangée de dents très blanches, un beau rire qui sonne comme celui d’un enfant fraîchement débarqué dans le royaume de l’adolescence et qui ne se remet pas encore des nouvelles possibilités de son corps.

« Parle-moi z’en pas, y paraît qu’y viennent de censurer un des meilleurs réseaux pornos mondiaux… Gang de fascistes…

– Pis tu veux quand même t’équiper!

– Y’a d’autre chose que la porno dans la vie, mon p’tit gars…

– C’est pas c’que tu disais hier…

– Hier, j’voulais te faire parler…

– Pis aujourd’hui?

– Aujourd’hui aussi… Pis demain aussi… »

Je m’apprêtais à les laisser deviser sur la potentialité du monde virtuel et les vertus des réseaux pornos sur Internet lorsque j’aperçus, à gauche de la boutique, une vieille porte en bois que je n’avais jamais vue.

Qu’on me comprenne bien: je connaissais parfaitement, pour les avoir parcourues en vitesse en patins à roulettes ou à la remorque de ma mère, qui était une magasineuse redoutable, chacune des vitrines et des entrées des boutiques de l’avenue du Mont-Royal; je savais où s’étaient trouvées la pâtisserie Verdy ou la pizzeria La Poupette, les pentes en terrazzo qui menaient du trottoir aux entrées, et j’étais convaincu qu’il n’y avait jamais eu de porte en bois entre cet ancien bijoutier et le local vacant voisin où, à la fin des années 40 et au début des années 50, je m’étais procuré les poupées à découper qui faisaient le malheur de mon père.

C’était une porte comme on en trouve dans les ruelles, entre deux garages de crépi grisâtre ou au bout d’un passage étroit qui mène à un escalier à vis. Mal entretenue, elle pelait de partout et pendait un peu vers la droite, comme si une de ses pentures s’était brisée sous les assauts répétés du gel et de la pluie. Laissant les deux ados à leur rêve éveillé, je m’approchai lentement de la porte et la tirai doucement vers moi.

Un craquement sinistre comme je les avais tant aimés au cinéma, un couloir étroit entre deux murs de briques foncées, des flaques d’eau stagnante, un ruban de ciel bleu… J’avais l’impression de me retrouver dans une nouvelle de Jean Ray.

Mais au bout, l’éden.

Une cour carrée ceinturée d’une clôture de bois et dominée par un érable aux branches gigantesques d’où pendent pas moins de trois balançoires. Des cris d’enfants qui ont tout l’été devant eux et qui n’ont même pas à y penser pour être heureux. Ils jouent à « branche-branche » au beau milieu de la ruelle, je les aperçois par les interstices de la vieille palissade. Un vol d’engoulevents, très haut dans le ciel. Et un bonheur innocent qui flotte sur tout ça, un bonheur d’une telle intensité et si palpable que mon coeur rate quelques battements.

Un miroir tendu devant un moment de mon enfance; l’image d’un après-midi heureux prisonnier d’un noeud dans le temps. Je suis obligé de me plier en deux tellement j’aimerais y être pour de vrai.

Une femme sort sur la galerie, derrière moi, et crie:

« Jeaaaaan-Paul! Jeaaaaan-Paul, viens souper! »

Elle m’aperçoit, sourit tristement. (Elle n’est pas étonnée de trouver un étranger au beau milieu de sa cour? Mais peut-être me connaît-elle.)

« Y viendra pas.

– Pourquoi vous dites ça?

– J’le connais… L’été, y’aime mieux jouer que de manger… Mais vous devriez le voir l’hiver, par exemple… Des fois, j’ai peur qu’y mâche son assiette sans s’en apercevoir! Non, y’aurait juste un moyen de le faire rentrer, pis j’ose pas…

– Pourquoi pas?

– Chus tannée de le voir de dos. Ou de profil.

– J’comprends pas c’que vous voulez dire…

– J’aurais juste à y crier que l’émission du grand-père Cailloux commence dans cinq minutes pis y sauterait par-dessus la clôture en hurlant. Pis j’le regarderais manger de dos. Pis si j’essayais d’y dire quequ’chose, y me ferait taire! Quelle invention de fous, hein? Y disaient: « Achetez une télévision, ça va rapprocher vot’famille! » Ah, pour nous rapprocher, ça nous rapproche… On est ensemble, c’est vrai, mais on est toutes assis dans le même sens dans une pièce noire en train de regarder la même maudite boîte! En silence! À quoi ça sert de se rapprocher si on peut pas se parler? Des fois, j’nous regarde pis ça me fait peur! On est toutes là, dans le noir, comme aux vues, pas moyen de se parler, même pendant les annonces de cigarettes Player’s… On rit aux mêmes places, on se mouche aux mêmes places, mais chus pus sûre qu’on se connaît entre nous autres! Une famille plongée dans le noir à la soirée longue, y me semble que c’est pas normal! Pis depuis qu’y’a deux postes, un en anglais pis l’autre en français, y faudrait deux télévisions! Une pour Les Belles Histoires des pays d’en haut, pis l’autre pour I Love Lucy parce que ça joue en même temps! C’est pas des farces! On va-tu finir par en avoir chacun une, ‘coudonc? J’rêverais de me lever deboute, monsieur, de fermer la télévision, de me mettre devant pis de leur conter ma journée! Mais à quoi ça servirait, y’aiment mieux maman Plouffe! »

Est-elle sur le point de pleurer? Je m’approche un peu.

« Vous devez me trouver folle, hein?

– Ben non…

– J’ai des drôles d’idées des fois, je le sais… mais chus tannée de voir mes enfants grandir de profil pis mon mari boire sa bière dans le noir! »

Un cri strident, un jeune corps qui grimpe la clôture en ahanant, une frimousse presque rousse et couverte de sueur, un front barré par la colère:

« Moman, c’est l’heure du grand-père Cailloux pis tu me l’as pas dit!

– Ça fait cinq minutes que j’te crie après!

– J’t’ai pas entendue…

– Mais tu m’aurais entendue si j’t’avais dit que c’était l’heure du grand-père Cailloux, par exemple…

– Commence pas avec ça…

– Pis j’sais pas si tu courrais aussi vite si j’te disais que ton grand-père Jodoin s’en vient!

– T’es donc drôle!

– À c’t’heure que tu rentres, j’suppose que j’vas être obligée de baisser tous les stores parce qu’y fait trop clair dans’maison? »

Une main qui s’agite dans une chevelure bouclée, deux petits bras qui enserrent une taille épaissie par de trop nombreuses maternités, puis Jean-Paul disparaît dans la maison en hurlant.

« Frisson des Collines avait perdu la voix la semaine passée, j’sais pas si y l’a retrouvée! »

Madame Jodoin me fait un petit sourire.

« Ça va être la seule fois où j’vas l’avoir vu de face aujourd’hui! »

Avant d’entrer dans la maison, elle se tourne une dernière fois dans ma direction.

« C’est sûr que j’exagère… mais j’ai raison en mautadit pareil! »

Le silence est tombé dans la ruelle. Tous les enfants sont-ils partis vérifier si Frisson des Collines a retrouvé la voix?

Je prends une grande goulée d’air propre et tourne le dos à la cour des Jodoin au moment précis où la voix de grand-père Cailloux jaillit par la fenêtre ouverte:

« Bonjour les enfants! Vous avez passé une belle semaine? »

J’ai l’impression d’entendre des centaines de milliers de cris d’enfants:

« Ouiiiiii! »

***

J’avais retrouvé le couloir, les flaques d’eau, la porte vermoulue, l’avenue du Mont-Royal bombardée par la faillite.

Les deux ados étaient toujours à l’endroit où je les avais laissés un peu plus tôt. Le plus clean-cut des deux avait recommencé son mouvement de va-et-vient devant la vitrine. Des traces de doigts gras étoilaient la vitre. L’autre, le wiz kid, s’était accroupi pour examiner un clavier particulièrement compliqué.

« A dit qu’est tannée de me voir de dos! Ben moi, hier, j’y ai dit que j’étais tanné d’entendre sa voix dans mon dos! »

Je m’éloignai en hochant la tête.