Culture

Le retour de l’enfant prodige

Pour Dany Laferrière, Haïti, c’est avant toute chose, avant tout discours, sa mère bien-aimée.

De livre en livre, Dany Laferrière régresse. Il était, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, moderne à mort, cultivant le scandale, la distance ironique. Le voici, dans son septième livre, revenu auprès de sa chère maman à Port-au-Prince, enfant prodigue repenti, fils dévoué, fils nourrisson, pratiquant le retour au pays natal de la façon la plus décidée, allant même jusqu’à rentrer dans des mythes locaux ou nationaux qui contredisent de la plus expresse façon la modernité, disons montréalaise.

On n’ira pas voir un psychanalyste pour se faire expliquer ça. On lira un roman quasi autobiographique parfois un peu agaçant par sa naïveté voulue, le plus souvent attachant, étrange, déroutant: un des meilleurs que Dany Laferrière ait écrits. La régression, en littérature, n’est pas toujours une mauvaise idée.

Arrive donc, dans son Haïti natal, le célèbre auteur de Comment faire l’amour et cætera, la vedette de la télévision québécoise, le garçon qui a réussi au-delà de toutes les espérances. Le pays auquel il revient est celui des pauvres – un chien mort en témoigne, là, tout près de lui, devant la maison de sa mère -, assez différent de celui, flamboyant d’imagination, que nous donnait il y a quelque temps Émile Ollivier dans Les Urnes scellées. Pourquoi ce retour? Cela va un peu plus loin que le jeu habituel des retrouvailles: il s’agit de retrouver un corps, son propre corps, et à qui le demander si ce n’est à sa mère? De celleci, pauvre, généreuse, à l’aise dans son existence malgré les difficultés de la survie dans la misère où elle est forcée de vivre, Dany Laferrière brosse un portrait chaleureux, à la limite de l’adoration. Haïti, avant toute chose, avant tout discours, c’est elle.

Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le «pays sans chapeau», le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.

Est-ce pour retrouver moi aussi des valeurs anciennes, celles des années 50 et 60, que j’ai parcouru les 500 pages du journal du frère Untel (alias Jean-Paul Desbiens)? En lisant Les Années novembre, je rencontre un homme de mon temps, disons un homme de la Révolution tranquille, et qui a su concilier mieux que beaucoup d’autres la fidélité et la liberté.

Ce n’est pas dire que le livre est intéressant d’un bout à l’autre. Sur quelques sujets, l’auteur en dit trop, et pas assez. Il nous parle à plusieurs reprises, par exemple, des séances de travail qu’il a régulièrement avec quelques amis, mais sur les sujets qu’on y étudie, et sur ces amis eux-mêmes, il ne nous dit à peu près rien, et c’est un peu embêtant. Il y a des choses, dans un journal, que leur seule mention rend évidentes. Il y en a d’autres qui exigent un peu de développement pour faire sens.

Ce qui me retient, me touche le plus souvent dans le livre du frère Untel, c’est la vie quotidienne, la vie ordinaire, les longues marches qu’il fait pour garder la forme, les voyages en autobus pour aller prononcer des conférences devant 300 ou trois personnes. Et, surtout, la vie de frère. Comment peut-on être frère dans le Québec d’aujourd’hui? Les rangs, dans la communauté du frère Untel, sont clairsemés, la moyenne d’âge dangereusement élevée. Dans ce milieu rabougri, où se font jour parfois des hostilités féroces, nourries par la vie commune elle-même, et d’autant mieux perceptibles que les acteurs sont rares, Jean-Paul Desbiens continue de vivre, d’espérer, de croire. Oubliez la question religieuse si vous voulez: voici quelqu’un qui ne lâche pas facilement.

Pays sans chapeau, Dany Laferrière, Lanctôt Éditeur, 224 pages, 19,95$.

Les Années novembre, Jean-Paul Desbiens, Logiques, 542 pages, 26,95$.

Pays sans chapeau

Je plonge, la tête la première, dans cette mer de sons familiers. Un air connu qu’on fredonne aisément, même si ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu la chanson. Bousculade de mots, de rythmes dans ma tête. Je nage sans effort. La parole liquide. Je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit se repose enfin. On dirait que les mots ont été mâchés avant qu’on me les serve. Aucun os. Les gestes, les sons, les rythmes, tout ça fait partie de ma chair. Le silence aussi. Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue.

Dany Laferrière

Chronique de la banalité

Faut-il vraiment tout noter et, surtout, le publier?

«À quoi penses-tu?

– À rien.»

Mensonge. Mensonge absolu, le premier que reconnaît un enfant. Car la conscience n’arrête jamais. On pense toujours, même en rêve. Mais faut-il tout noter pour autant, la moindre pensée, la moindre réflexion, heure après heure, jour après jour? Ou, si l’on note, faut-il tout conserver et tout publier?

Ceux qui ont toujours admiré la culture et la curiosité de Claude Roy, ses étonnements étonnants, sa prose poétique, ses aficionados, auront sans doute remarqué Les Rencontres des jours. Ils risquent de n’y trouver qu’un morne ennui. Les neuf dixièmes d’une vie sont d’une banalité à faire peur, et même les grands esprits ont des passages à vide. Pour la chasse aux papillons, il y a le filet de Nabokov. Ou il y a le pare-brise de la voiture. (Les Rencontres des jours 1992-1993, Gallimard, 336 pages, 39,54$)