Culture

Mères courage

L’auteure Micheline Lachance publie ces jours-ci un roman émouvant qui lève le voile sur une époque difficile pour les femmes.

Dans Les filles tombées (Libre Expression), sa troisième saga historique, la romancière Micheline Lachance nous entraîne au 19e siècle, dans l’antre de la maternité de Sainte-Pélagie (l’Hospice de Sainte-Pélagie, appelé plus tard La Miséricorde), à Montréal, qui accueillait les jeunes femmes aux prises avec une grossesse non désirée. « Elles étaient tombées… dans le péché », explique celle qui a consacré trois ans de recherches et d’écriture à ces malheureuses. « La société était terriblement dure à leur égard. Elles étaient des pécheresses même si elles n’étaient pas toujours responsables de leur état. » Le sort de ces jeunes femmes a tellement intéressé Micheline Lachance qu’elle leur a consacré un mémoire de maîtrise (UQAM), qui sera publié prochainement, avant de les observer avec sa lorgnette de romancière.

Ce sujet, vous le portez en vous depuis longtemps…

À 20 ans, j’étais stagiaire en service social. L’une des premières missions que l’on m’a confiées a été d’aller chercher un bébé né d’une fille-mère, à La Miséricorde, pour le conduire dans sa famille d’accueil. Je n’ai jamais oublié l’émotion que j’ai ressentie en descendant l’escalier de l’hôpital, portant le bébé dans mes bras. Il pleurait. Je m’identifiais à sa jeune mère, qui venait d’accoucher. Dans les années 1970, les filles-mères étaient encore jugées sévèrement. Je regardais cet enfant en me disant : toute sa vie, il ressentira un grand vide… J’ai finalement laissé le service social pour le journalisme, mais mon premier grand reportage dans le magazine Actualité (ancêtre de L’actualité) portait sur les orphelins en attente d’adoption. Plus tard, j’en ai fait un autre sur des orphelins adultes réclamant le « droit aux origines ». C’est un thème qui m’a toujours bouleversée.

Vous avez eu accès aux archives du Centre Rosalie Cadron-Jetté pour écrire votre mémoire de maîtrise. Qu’y avez-vous découvert ?

D’abord, j’ai eu l’impression d’être tombée sur une mine d’or ! Ces archives n’avaient à peu près jamais été consultées. J’y ai appris que les religieuses n’ont pas mérité la réputation peu flatteuse qu’on leur a faite concernant leur façon de traiter les filles-mères. Elles étaient très humaines. Par exemple, même si l’aumônier leur interdisait d’accueillir plus d’un certain nombre de pensionnaires, elles faisaient toujours une place à qui frappait à leur porte. Les soeurs gardaient des liens avec les filles. Et les jeunes femmes qui n’avaient nulle part où aller demeuraient à la maternité, parfois pendant des années. Si ça avait été le goulag qu’on a décrit, elles se seraient sauvées !

Ce n’était peut-être pas prévu, mais votre roman fait étrangement écho à l’actualité…

J’aborde ici un thème, ma foi, assez intemporel : les naissances non désirées. Quand je vois, aujourd’hui, le premier ministre Harper jongler avec la recriminalisation de l’avortement (même s’il s’en défend), je m’inquiète d’un retour en arrière. Qu’est-ce qui attend les jeunes filles enceintes victimes d’inceste ou de viol ? Et toutes les femmes qui ne sont pas dans un état psychologique ou physique leur permettant de mener à terme une grossesse ? On ne va quand même pas revenir au temps des avortements clandestins à l’aide d’aiguilles à tricoter !