Culture

Incendies culturels

Jean Larose met le feu au cours classique, Gaétan Soucy, à la bibliothèque du manoir.

Dans un des derniers chapitres du roman de Jean Larose, Première Jeunesse, le collège classique où étudie le narrateur est, comme le dit la chronique des faits divers, la proie d’un incendie.

Mais cet événement n’est pas qu’un fait divers. Le collège de Saint-François représente beaucoup plus que lui-même, beaucoup plus qu’un programme d’études un peu daté, un corps enseignant qui va bientôt jeter la soutane (et le reste) aux orties; il est l’image, le monument d’une civilisation, d’un état du monde. À cette civilisation, les jeunes héros de la Révolution dite tranquille vont faire une guerre à mort, par le sexe, par le sacrilège, par les provocations les plus éclatantes qu’ils puissent imaginer. Le titre le dit bien: «première jeunesse», cela signifie une jeunesse qui se conçoit non pas comme une simple génération, mais comme la horde première d’une époque radicalement nouvelle. Illusion, réalité? À discuter.

Cela se passe, donc, à Saint-François, petite ville québécoise comme beaucoup d’autres, à peu de distance de Montréal, vers la fin des années 50. La situation générale du pays n’est pas évoquée. Quelques silhouettes d’adultes sont esquissées, parents, professeurs, un évêque coadjuteur joyeusement nommé Exupère Laval, mais ils ne jouent dans le récit qu’un rôle en quelque sorte décoratif, à l’exception de la mère et du père du narrateur qui pèsent un peu plus lourd. Le projecteur est braqué, pour l’essentiel, sur un groupe d’étudiants du collège: le narrateur lui-même, écrivain en puissance, son ami Aurélien qui ne croit pas à l’écriture, la soeur de ce dernier, Claire, experte en divinations diverses et «culturée» comme il n’est pas permis, et une autre fille, Solange, la cruelle déesse du groupe, qui fréquente déjà les Hell’s Angels du coin. L’action est faite de ce qui se passe à l’intérieur du quatuor, mais plus encore de ce qu’il organise à l’extérieur de lui-même, dans le collège ou sur la place publique.

J’utilisais l’image du projecteur. Le roman est structuré, en effet, par une série de spectacles, montés à l’intention du bon peuple de Saint-François, du groupe des amis ou parfois du seul lecteur: dès les premières pages, une scène sexuelle assez exaltée, puis une partie de baseball qui tourne au happening, une pièce de théâtre qui fait scandale avant même d’être jouée, à la fin – hors-d’oeuvre ou conclusion? – une danse orgiaque dans un bar de Montréal, et cetera. Cette prolifération de spectacles a peut-être à voir avec ce que le narrateur dit, quelque part, d’une société québécoise envahie par le théâtre, transformée en théâtre. Mais s’agit-il ici de la célébration d’une révolte réelle, ou de la critique d’un fantasme collectif de transformation du monde? L’auteur, à ce qu’il me semble, n’a pas voulu trancher. Le roman manifeste une nostalgie certaine pour le collège disparu et pour ce qui l’a fait disparaître, et s’il prend parfois du champ par rapport aux spectacles qu’il organise, ce n’est jamais que pour quelques pages, d’ailleurs fortement pensées. Cette ambiguïté ne contiendrait-elle pas d’ailleurs le sens même du roman? «On ne quitte pas», disait Rimbaud…

Première Jeunesse est un roman ambitieux, et qui n’hésite pas à montrer son ambition. Le brillant, le profond essayiste des livres précédents y a mis toute sa culture, qui est exceptionnellement riche, un art du langage qui dépasse de très loin les possibilités générales de l’écriture québécoise, une passion de comprendre dont la nécessité ne fait pas de doute. Il m’est arrivé, en cours de lecture, de trouver le roman trop chargé, longuet dans certaines descriptions, trop enchanté par ses propres pensées. Mais j’ai souvenir, surtout, de pages éblouissantes, notamment une digression – le roman en est plein, à la Proust – sur les coquillages, la fonction de la beauté dans la nature, qui mériterait à elle seule une lecture.

Si le roman de Jean Larose ne peut éviter de nous faire penser à des lieux, des circonstances, des événements bien concrets, celui de Gaétan Soucy, La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, quitte résolument les rivages du vraisemblable, du reconnaissable. On est à la campagne, quelque part, la campagne la plus isolée qui se puisse imaginer. Un grand manoir, avec bibliothèque (importante, la bibliothèque). Un père, ancien missionnaire au Japon, aujourd’hui riche propriétaire de mine, qui vient de se suicider. Deux enfants qui ne savent pas comment disposer du cadavre. Si j’ajoute que l’aîné(e) des enfants, la narratrice, qui se dit «secrétarien», se réfère volontiers à l’Éthique de Spinoza et imite, comme il le souligne elle-même – on aura noté l’incertitude des genres! -, la «syntaxe de Saint-Simon», on conviendra qu’il y a un peu de bizarrerie dans l’air.

J’ai été indisposé, durant la première partie du roman – disons, le tiers -, par le caractère très évidemment voulu, insistant, des inventions du romancier, surtout celles d’une écriture pleine d’incises, de mots inventés, d’incohérences planifiées, comme jouant du coude dans la cohue des mots, et trop peu souvent éclairée par l’humour. Il m’est arrivé de penser à quelque roman gothique ancien, recyclé dans la philosophie. Ou encore au roman de Marie-Claire Blais, Une saison dans la vie d’Emmanuel – ce qui n’est pas une comparaison désobligeante. Mais peu à peu, j’ai été saisi par l’expression d’un profond sentiment de douleur, de compassion qui donnait sens à l’étrangeté même des images suscitées par le romancier, et conduisait le récit aux frontières du tragique. À vrai dire, j’aurais aimé en savoir un peu plus sur ce père torturé par une culpabilité sans limites, mais Gaétan Soucy n’est pas homme à satisfaire d’aussi banales curiosités. Ce qui l’intéresse est ailleurs, toujours ailleurs, infiniment ailleurs. Qui l’aime le suive.

Première Jeunesse, par Jean Larose, Leméac, 307 pages, 29,95$.

La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, par Gaétan Soucy, Boréal, 180 pages, 19,95$.

PREMIÈRE JEUNESSE

Nous, âmes sales du collège, n’étions déjà plus que les ci-devant d’une sorte d’Ancien Régime, et promis avec lui au grand autodafé féerique de l’époque nouvelle. Longtemps exaspérés de n’être qu’un maillon dans une chaîne qui remontait à l’Antiquité, nous n’avions pourtant pas pensé que nous en serions, en définitive, le dernier chaînon, rompu en expiation de l’ignorance des damnés de la terre…

Jean Larose

LA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTES

Les feuillets s’accumulaient, je ne relisais rien. Je fonçais devant moi avec les moyens du bord, ce qui s’appelle gagner le mur comme dirait saint-simon, mais je fais confiance aux mots, qui finissent toujours par dire ce qu’ils ont à dire.

Gaétan Soucy