Culture

Les raconteurs du 20e siècle

Mots de ruelles, de villes. Mots de boss, de familles, d’intimes. Mots de poèmes, de colère… Depuis qu’il a pris la parole, le Québec ne cesse de se raconter.

Comment choisir, qui choisir parmi tant de raconteurs – romanciers, auteurs dramatiques, monologuistes, cinéastes – qui ont construit, chacun de son côté et tous ensemble, le récit qui nous constitue, qui nous rend réels à nos propres yeux? L’injustice est au rendez-vous.

S’imposent, d’abord, les noms de deux grandes dames, Gabrielle Roy et Anne Hébert, qui ont obtenu des succès considérables à l’étranger, notamment à Paris, toutes deux récipiendaires du prix Femina, l’une pour Bonheur d’occasion, l’autre pour Les Fous de Bassan. La première, en 1947, débutait de façon spectaculaire par un roman qui demeure, un demi-siècle plus tard, un des éléments essentiels de ce qu’on peut appeler le dossier québécois: il faut vraiment passer par là pour comprendre ce que nous sommes devenus. Elle donnera par la suite des oeuvres de caractère plus intime, notamment la grande autobiographie La Détresse et l’Enchantement, qui feront d’elle la confidente, pour ainsi dire, de tout un peuple.

Quand elle remporte le Femina en 1982, par contre, Anne Hébert est déjà l’auteur d’une oeuvre considérable, qui comprend deux classiques de la littérature québécoise, les poèmes du Tombeau des rois et la grande fable du Torrent, parus au début des années 50, deux oeuvres dont la réussite tient autant à la lucidité qu’à la beauté formelle. Viendront ensuite des romans passionnés, chargés de poésie, dans lesquels un grand nombre de lecteurs se sont reconnus, tels peut-être qu’ils seraient s’ils donnaient cours au risque de vivre.

Autre réussite parisienne, celle de Réjean Ducharme, catalogué Gallimard, père putatif d’une assez longue lignée de jeunes romanciers québécois, qui ne sont d’ailleurs pas tous sans intérêt. L’auteur de L’Avalée des avalés, du Nez qui voque et de Va savoir n’en demeure pas moins l’écrivain inimitable par excellence, celui qui a fait, de tous les langages du Québec, son langage à lui, seulement à lui.

Mais le Québec littéraire n’est pas que francophone. Le paysage ne serait pas bien équilibré s’il ne comprenait les noms d’un Mordecai Richler et d’un Hugh MacLennan. Le premier nous a donné un Montréal – juif et pas seulement juif – plus vrai que nature, drôle, insolent, pathétique, scandaleux. Les Québécois francophones l’ont aimé jusqu’à ce qu’il écrive sur eux des choses aussi offensantes que celles qu’il avait écrites sur les siens. Solomon Gursky Was Here est un chef-d’oeuvre. On n’en dira pas autant, sans doute, du Two Solitudes de Hugh MacLennan, mais on ne peut écarter le souvenir d’un Québécois anglophone exemplaire, d’un écrivain qui, depuis sa chaire de l’Université McGill, n’a pas cessé d’observer la réalité québécoise avec intelligence et sympathie.

Où classer Claude-Henri Grignon et Roger Lemelin? Ce sont des écrivains considérables, sans doute, mais c’est à la télévision – celle des débuts, la plus inventive, la plus vraie – qu’ils ont exercé vraiment leur pouvoir sur l’imagination populaire. Le juron de Séraphin Poudrier, «viande à chien», dans la série télévisée Les Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, continue de résonner à nos oreilles comme le cri de ralliement du Canada français éternel. C’est à la cuisine, et non pas dans les paysages du Nord, que nous invitait Roger Lemelin. Mais la cuisine des Plouffe était assez grande pour accueillir chaque semaine les téléspectateurs français et anglais du Canada. La télévision, en ce temps-là, ne répugnait pas au bilinguisme.

Michel Tremblay, lui, est partout: au théâtre, à la télévision, dans le secret des lectures romanesques et même des souvenirs. Il y eut en 1968, année fatidique, Les Belles-Soeurs: un langage populaire (recréé sous la lumière de la tragédie grecque), une efficacité dramatique qui ont fait école. Le théâtre québécois, à Val-d’Or comme à Milan (Italie), c’est lui… et quelques autres.

Yvon Deschamps, pratiquant d’un genre mineur et parfois décrié, ne mériterait-il pas de partager un petit bout de scène avec Michel Tremblay? Il y eut Fridolin, il y aura Sol. Mais qui n’a pas entendu Yvon Deschamps raconter Un bon boss ne connaît pas ce mélange de drôlerie et de souffrance résignée qui, semble-t-il, nous appartient en propre. Nous sommes dans la salle, et il parle de nous. Nous rions un peu jaune.

En fin de course, le cinéma, enfant tard venu. Un critique avait affirmé, durant les années 60, qu’il serait impossible de faire naître une véritable industrie du long métrage au Québec, pour cause d’insuffisance démographique. Il se trompait. Nous allons d’abord vers Claude Jutra, qui, après avoir été le collaborateur de Norman McLaren à l’Office national du film, a été l’introducteur de la subjectivité dans le cinéma québécois. On pense à son film À tout prendre, où il se met lui-même en scène avec une belle Noire et le grand sociologue Edgar Morin, mais aussi à son oeuvre la plus célèbre, Mon oncle Antoine, où la réalité est vue par les yeux d’un enfant.

À l’opposé, Denys Arcand. Deux oeuvres-chocs, aussi peu naïves que possible: Le Déclin de l’empire américain et Jésus de Montréal. Des films ambigus, intelligents, qui nous ont fait entrer de plain-pied, en grimaçant un peu, dans les désenchantements de la modernité. Avec Denys Arcand, le cinéma québécois s’enfonçait dans le doute. Mais aussi, paradoxalement, il nous faisait rencontrer des personnages attachants, malgré leurs veuleries, leurs démissions, peut-être en raison d’elles.

Les raconteurs

Denys Arcand (1941-…)

Yvon Deschamps (1935-…)

Réjean Ducharme (1942-…)

Claude-Henri Grignon (1894-1976)

Anne Hébert (1916-…)

Claude Jutra (1930-1985)

Roger Lemelin (1919-1992)

Hugh MacLennan (1907-1990)

Mordecai Richler (1931-…)

Gabrielle Roy (1909-1983)

Michel Tremblay (1942-…)