Culture

Deux histoires de révolte

Jacques Godbout et le jésuite en rupture de ban; Lise Tremblay et la «grosse femme».

Vous vous souvenez du premier roman de Jacques Godbout, L’Aquarium? C’était en 1962. Dans les premières pages, on voyait un missionnaire faire une visite au bordel, à Addis-Abeba. C’était un personnage peu reluisant – Révolution tranquille oblige -, fornicateur et voleur, qui donnait au narrateur, jeune coopérant en Éthiopie, l’occasion de faire un de ses meilleurs coups.

Le revoici, 35 ans plus tard, dans le dernier roman de Jacques Godbout, Opération Rimbaud. Il a pris du tonus, du galon, et il mérite maintenant d’occuper le devant de la scène. Il fait un peu penser au héros du roman de Pérez Reverte, La Peau du tambour, prêtre peu croyant envoyé par le Vatican enquêter à Grenade. Et l’esprit des comparaisons nous renvoie même au Harrison Ford d’Indiana Jones: Les Aventuriers de l’arche perdue, peut-être parce qu’on sait Godbout cinéaste et amateur de films d’action. Comme le premier, Michel Larochelle, jésuite canadien parfaitement incroyant, qui n’est entré dans la Compagnie que par goût de l’action, est envoyé en mission très spéciale; comme le second, il vivra des aventures spectaculaires.

Il s’agit de faire sortir d’Éthiopie, en fraude, les Tables de la Loi, fondement du judéo-christianisme, à la demande de l’empereur lui-même, Hailé Sélassié.

J’entendais l’autre jour Jacques Godbout, à la télévision, confier qu’il rêvait depuis longtemps d’écrire un roman de ce genre, et qu’il en avait été empêché jusqu’à maintenant par l’obligation faite aux écrivains québécois de construire le texte national. Voilà, il y est enfin; et, de toute évidence, il s’amuse énormément. Les événements s’enchaînent rapidement les uns aux autres, l’écriture court, amusée, cynique, parfois tendre – il y a deux jolies femmes dans le paysage -, dans un décor exotique que Jacques Godbout évoque superbement. Ce n’est pas seulement le missionnaire, le jésuite, qui a pris du tonus; l’écrivain est dans une très belle forme.

Le personnage du narrateur, ce personnage auquel Godbout accorde toutes ses complaisances, lui donne une occasion nouvelle d’en découdre avec ces clercs, ces curés, ces jésuites enfin qu’il poursuit de son ironie depuis le début de sa carrière de romancier. Michel Larochelle est un espion qu’il envoie à l’intérieur de l’institution pour en dénoncer le vide, les faux-semblants. Les enjeux, me semble-t-il, sont un peu plus graves que dans les romans précédents. C’est la religion même, la religion qu’on lui a enseignée dans sa jeunesse, qu’il vise. Voir la conclusion du roman – que, bien entendu, je ne révélerai pas ici.

Pourquoi ce titre, Opération Rimbaud? Parce que le souvenir de Rimbaud est lié de façon étroite à l’Abyssinie, où il passa les années les plus désenchantées de son existence, et que le narrateur, en plus d’avoir des lettres, se prépare lui aussi à brader sa vie antérieure. Par contre, le titre du troisième roman de Lise Tremblay, La Danse juive, constitue une énigme que je n’ai pas réussi à déchiffrer. Il s’y trouve bien un personnage juif, mais il ne joue dans l’action qu’un rôle secondaire. L’héroïne, la narratrice, est québécoise pure laine, fille d’une mère absente à elle-même et aux autres, et d’un père (les parents ont divorcé) qui s’est inventé une carrière de producteur à la télévision.

Elle est grosse. De plus en plus grosse à mesure qu’avance l’action, consciente du mur de graisse qui l’isole du monde dit normal, gagnée progressivement par une violente révolte contre les parents – le père surtout – qui lui ont légué cet héritage mortel. Elle est pianiste, médiocre, accompagnatrice d’occasion dans une école de danse et au conservatoire. Elle vivote.

J’ai craint, un bref moment, que le récit ne tourne à l’histoire de cas. Mais non, Lise Tremblay nous entraîne dans une histoire de révolte profonde, dont la violence est peut-être sans égale dans nos lettres. À coups de petites phrases sèches, où éclatent de temps à autre, comme une douleur trop vive, des expressions fortes, elle nous entraîne dans une odyssée dont le point d’arrivée ne peut être qu’une certaine mort. Il y a quelque chose d’impitoyable dans ce récit volontairement terne, et l’on n’en sort pas indemne. Écrasé, d’une part, par le poids de solitude qui se dévoile ici; mais aussi, contradictoirement, atteint d’une commisération profonde qui ne doit rien aux facilités sentimentales.

Opération Rimbaud, par Jacques Godbout, Seuil, 154 pages, 19,95 $.

La Danse juive, par Lise Tremblay, Leméac, 143 pages, 19,50 $.

OPÉRATION RIMBAUD

Je travaille officiellement pour la Société de Jésus, c’est pourquoi, malgré mes trente-cinq ans et mon célibat professionnel, certains m’appellent parfois «Père Larochelle». Mais je sens que cela ne va pas durer. J’ai poussé un peu fort la porte de la quatrième dimension.

Jacques Godbout

LA DANSE JUIVE

Dans l’autobus, je me suis assise sur le dernier banc. J’ai mangé lentement mes chocolats, un à un, en faisant attention à ne pas me faire remarquer. Il n’y avait que l’odeur pour me trahir. Je ne voulais pas être sauvée.

Lise Tremblay