Culture

Un sauvage à Paris

À 61 ans, Jacques Poulin, un des auteurs les plus célèbres du Québec, habite une loge de concierge à Paris, où il écrit, lentement, ses romans. Rencontre avec un homme d’harmonie.

Sur sa table de travail trône une caisse en plastique rouge «piquée» – c’est lui qui le dit – dans une épicerie parisienne. C’est sur ce cube, qui sert normalement à transporter des bouteilles de vin, que Jacques Poulin noircit ses cahiers. Car ses maux de dos l’empêchent de s’asseoir, et il écrit debout. Avant de quitter le Québec pour s’installer en France, en 1986, il écrivait plutôt sur une boîte à pain. «C’est bien comme ça qu’on dit au Québec, une «boîte à pain»?» s’interroge-t-il, soudain hésitant.

Poulin est l’auteur de neuf romans dont les héros, qu’ils soient écrivain, traducteur ou bibliothécaire, sont tout aussi pointilleux sur les mots. Ses livres racontent des histoires simples, parfois même simplettes, mais abordent des sujets complexes: l’agressivité et la tendresse, la virilité et la féminité, les États-Unis et la France. Depuis quelques années, ses récits sont publiés au Québec et en France dans une coédition Leméac/ Actes Sud. Mais ne comptez pas sur lui pour participer à la «vie littéraire» franco-québécoise. Il trouve «indécentes» les lectures publiques et redoute la foule, même les petits groupes.

Rien de tout cela n’empêche les commentateurs québécois d’être emballés par son oeuvre. Réginald Martel, critique littéraire à La Presse, a même déjà estimé, après la parution du Vieux Chagrin, en 1989, que Poulin écrivait «chaque fois, un chef-d’oeuvre». Son livre le plus célèbre, Volkswagen blues (Québec Amérique), pour lequel Poulin a sillonné l’Amérique du Nord dans une camionnette à la fin des années 70, a mérité le prix Québec/Belgique, accompagné d’une bourse qui lui a permis de traverser l’Atlantique. C’est à l’occasion de ce voyage en Europe qu’il a rencontré une Parisienne qui lui est, dit-il, «tombée dans l’oeil». Et qu’il est resté.

Poulin, qui accorde peu d’entrevues, avait d’abord refusé de me donner un rendez-vous. Au téléphone, il avait dit qu’il préférait ne pas me voir parce qu’il ne voulait pas «sortir» du roman qu’il était en train d’écrire. Ni le titre ni le sujet n’avaient encore été fixés, disait-il.

Déçu, j’avais insisté: ne serait-il pas possible de nous rencontrer, même brièvement, dans les mois qui venaient? «Ce n’est pas ça, m’avait-il alors expliqué. Si je vous donne un rendez-vous dans quatre mois, ça va m’inquiéter pendant quatre mois. La seule possibilité que je verrais, ce serait que vous passiez à l’improviste.» Et c’est ainsi qu’un beau jour, j’ai frappé à sa porte.

À 61 ans, il donne l’impression d’être en forme, malgré sa maigreur. Il habite ce que les Parisiens appellent une «loge de concierge», un petit studio au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. Dans son 12e arrondissement, paisible quartier en bordure du bois de Vincennes, il vit comme «une espèce de sauvage», dit-il. Comme «un ours», a-t-il déjà écrit dans un autoportrait pour la revue Lettres québécoises.

Son appartement y est pour beaucoup. Quand il referme la porte et fait glisser les lourdes tentures qui la dissimulent, l’ambiance se fait feutrée, presque moelleuse. «J’ai l’impression, quand j’entre ici, de pénétrer dans une cellule, dit-il. Le fait que ce soit obscur et petit me donne l’impression d’être dans une caverne, une tanière.» Ce n’était pourtant pas le but recherché. Mais, précise-t-il, «je n’ai pas les moyens d’avoir autre chose».

Il lui est arrivé de vivre à Paris avec 11 000 dollars par année, un véritable exploit. Il n’a pas besoin de beaucoup d’argent, dit-il, puisque ses maux de dos l’empêchent presque de sortir. Surtout pas question d’aller au restaurant. «Je fais ma popote, explique-t-il. Les spaghettis, ce n’est pas cher.»

Il vit seul. Sans la Parisienne qui le retient en France. Et sans chat, le «personnage» qui rôde dans les moindres recoins de son oeuvre.

Sur la bibliothèque où Poulin a rangé Le Chat, Une anthologie des plus beaux textes littéraires (Archipel), un félin en peluche nous épie. Sur le téléviseur, un voilier de bois, cadeau d’une lectrice, nous ramène, du moins en esprit, au Québec. «Plus on s’éloigne, plus on sent ses racines, dit-il. Je ne me sens pas français du tout, du tout.» L’éloignement a permis à Poulin, un indépendantiste de la première heure, de nuancer son appréciation de ceux qui ne partagent pas ses opinions politiques. «Les gens sont attachés au Canada, constate-t-il. Je commence à comprendre que ce n’est pas forcément une erreur. Au début, je pensais qu’ils se racontaient des histoires. Maintenant, ça me semble assez légitime.»

Avec les ans, qu’il s’agisse de politique ou de littérature, Poulin se résigne. Lui qui dit détester ses livres conservait jadis l’espoir d’écrire un roman «idéal»: une intrigue bien ficelée, des rebondissements qui influencent les personnages, «un ton juste». Cet ouvrage rêvé, il l’avait évoqué dans Les Grandes Marées, paru en 1986: un personnage appelé l’Auteur y affirmait que les Québécois pouvaient s’inspirer du roman d’action à l’américaine et du roman d’idées à la française pour accoucher du «grand roman de l’Amérique». Aujourd’hui, il s’incline.

«Je suis un peu pessimiste quant à mes chances d’écrire le magnifique livre que je voulais faire», dit-il en riant. Il rit comme il parle, doucement, ne craignant pas de laisser le silence ponctuer ses phrases. Il précise qu’il se considère comme un «faux doux», un de ces êtres trop peureux ou trop faibles pour se montrer agressifs, selon sa propre définition.

Les récits de Poulin se ressemblent à un point tel que la critique a pu avancer qu’il récrivait le même livre depuis le premier, Mon cheval pour un royaume (Leméac), en 1967. En réalité, son oeuvre est en pleine mutation. Malgré les allusions de toutes sortes à des écrivains américains comme Ernest Hemingway, Richard Ford et Raymond Carver, son auteur préféré, ses romans sont de plus en plus «français».

«Je préfère le contenu des romans américains, explique Poulin, mais ma façon d’écrire évolue lentement vers celle des romanciers français.»

La langue qu’il écrit est de moins en moins québécoise. «Je cherche à être compris du plus grand nombre. J’emploie des mots que la majorité [des francophones] comprend, ce qui inclut les Québécois, bien sûr.» Au-delà du simple vocabulaire, c’est tout le style qui évolue. Aujourd’hui, ses phrases sont plus longues, et Poulin dit se consacrer à «une espèce de recherche d’harmonie» que lui inspire la France, depuis sa littérature jusqu’à son architecture. En fait, tout le contenu de son oeuvre évolue dans ce sens. «Mes romans ne sont pas devenus des romans d’idées, mais j’ai l’impression que c’est un défaut de mes livres de ne pas en avoir assez, dit-il. J’essaie de donner au livre que j’écris en ce moment un poids, inhabituel pour moi, de théorie et d’idées.»

Sur sa table de travail est posé le dernier roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires (Flammarion). «J’ai compris en lisant ce livre-là que mes livres étaient trop légers, dit Poulin. Et c’est vrai de la littérature américaine en général aussi.» À l’instar de ses héros, il doute de ses capacités, y compris de sa productivité. Poulin, qui travaille sans plan, est aujourd’hui deux fois plus lent qu’avant. Il ne noircit plus qu’une demi-page par jour, une demi-page qui sera inlassablement récrite. À ce rythme, il met quatre ans à terminer un livre comme Chat sauvage (Leméac/Actes Sud), son dernier, paru l’année dernière.

«Premièrement, j’ai l’impression que je ne pourrai pas arriver à écrire un roman meilleur que ceux que j’ai déjà faits, et ensuite, que ça va être de plus en plus difficile. C’est peut-être l’âge.» C’est peut-être aussi son handicap: Poulin dit qu’il se sent faiblir physiquement. Lui qui aimait tant jouer au tennis se contente désormais de rêver à ses vieux smashs en contemplant la photo de Martina Navratilova, sa joueuse préférée, sur la cheminée. «Qu’est-ce qui intéresse les hommes dans le sport? s’interroge-t-il. Il y a là une forme de gratuité, proche à la fois de l’enfance et de l’art. C’est du jeu. C’est gratuit. Il y a quelque chose de très enfantin dans le sport, et je suis une espèce d’enfant.»