Culture

L’homme qui allume des feux

Sa Petite fille qui aimait trop les allumettes a mis le feu aux poudres littéraires. «J’étais peut-être né pour écrire ce livre», dit Gaétan Soucy. D’ailleurs, il prépare la suite.

Il est rasé de près, pimpant. Bien mis, noeud papillon, sans âge. Dans sa chemise vert forêt et son veston noir satiné, il respire à l’aise. Ce qui n’est pas peu dire dans le cas de cet insomniaque notoire hypersensible, éternellement angoissé.

On pourrait croire que le succès lui va comme un gant. Gaétan Soucy vient de signer un contrat avec les éditions du Seuil, qui se sont engagées à publier ses prochains ouvrages. «Les responsables m’ont dit qu’ils voulaient me défendre non pas comme un auteur québécois, mais comme un auteur tout court», insiste-t-il.

Son éditeur actuel, Boréal, associé à la maison française, conservera l’exclusivité sur le territoire québécois. «Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas pu imaginer une meilleure situation.»

Le Seuil éditera aussi en format de poche les trois romans de Gaétan Soucy déjà parus au Québec, à commencer par La petite fille qui aimait trop les allumettes, à l’hiver 2000. «En fait, les maisons d’édition françaises se sont toutes un peu essayées. Mais ce sont des éditeurs qui m’avaient refusé dans un premier temps… Ce qui a été décisif, évidemment, c’est le Salon du livre de Paris et les répercussions que mon plus récent livre a eues en France.»

Le contraste est frappant. Rien à voir avec le Gaétan Soucy rencontré au Salon du livre de Paris, justement. «Je sais que c’est quelque chose qui ne se produit qu’une seule fois dans la vie», répétait-il, somnambule au milieu de la foule tourbillonnante. Il avait le teint terreux et les yeux vitreux de celui qui n’a pas dormi de la nuit, pas fermé l’oeil depuis des lunes, en fait. Il se grattait frénétiquement l’oreille, puis le cuir chevelu, puis l’oreille, tout en tirant compulsivement des bouffées de sa cigarette ramollie. Il paraissait tout petit sur sa chaise, sur le bord de l’affaissement, comme si son corps allait se dissoudre, se réduire en une purée gélatineuse. «J’essaie de prendre tout cela avec un grain de sel…», insistait-il. Il n’avait pas besoin d’ajouter: «Mais je n’y arrive pas.» Pour tout dire, c’est cette image de lui, en plein vertige, que je garderai éternellement en mémoire.

J’avais croisé jadis Gaétan Soucy sur les bancs de l’université. Un cours de maîtrise en littérature portant sur l’utopie. Ce qui lui va très bien, d’ailleurs. J’imagine qu’un jour, à l’université, on étudiera l’utopie dans l’oeuvre de Gaétan Soucy. À moins qu’on ne préfère explorer les thèmes récurrents de la faute et du pardon, de la gémellité, de l’identité sexuelle, du feu, de la mort… Ce ne sont pas les obsessions qui manquent. Mais s’il fallait ne choisir qu’une piste, j’opterais pour le secret. «J’ai le sentiment d’être dépositaire d’un contenu, quelque chose qui me vient d’un passé que j’ignore, que je porte en moi.»

Notre cours commun à l’UQAM doit bien remonter à une dizaine d’années. C’était avant qu’il s’engage dans une maîtrise en philosophie sur Kant, avant qu’il suive des cours de japonais, qu’il s’installe au Japon, y tombe amoureux et y fasse une

fille, aujourd’hui âgée de sept ans, son adoration. «Il y a toute une partie de ma sensibilité qui a éclos avec la naissance de Sayaka. D’autant qu’elle approfondit mon rapport à la culture et à la civilisation japonaises. La bombe de Nagasaki n’a plus la même signification pour moi, étant donné que son arrière-grand-père en est mort. J’ai un lien de chair, maintenant, avec le Japon.»

C’est Sayaka (littéralement: délicat parfum du soir) qu’on entend parler en japonais sur le répondeur téléphonique de l’auteur. Mais elle parle aussi bien français. Quand on lui demande ce que fait son père dans la vie, elle répond sans hésiter: «Il écrit des textes, pour son livre. Je ne l’ai pas encore lu. Mais il m’a dit que c’est l’histoire d’une petite fille qui aimait jouer avec les allumettes. Elle a tué sa mère en brûlant sa robe… Moi, je ne joue jamais avec les allumettes. Ce que j’aime, c’est lire des livres. J’aimerais ça plus tard inventer des histoires.»

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’histoire de papa Gaétan a fait tout un tabac au Salon du livre de Paris, en mars dernier. Consécration ultime, l’auteur de La petite fille… a même fait l’émission de Bernard Pivot. Le célèbre animateur de Bouillon de culture a encensé celui qu’il a présenté comme la grande révélation des dernières années au Québec.

Franchement intimidé, peu bavard, contrairement à ses compatriotes Dany Laferrière et Robert Lalonde présents sur le plateau, Gaétan Soucy a néanmoins avoué sous les projecteurs avoir écrit ce troisième roman très vite, en quatre semaines: «La voix s’est imposée à moi. Je l’ai écrit sous la dictée. Il fallait que ce soit écrit très rapidement.» Puis: «J’avais peur de m’empêcher de l’écrire.»

Aujourd’hui, il précise: «Je suis parti de cette phrase: «Nous avons dû prendre l’univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l’aube papa rendit l’âme sans crier gare.»» C’est la première phrase du roman. La principale préoccupation des orphelins déboussolés consistera ensuite à trouver une solution pour se débarrasser du cadavre encombrant de leur père, qui avait jusque-là imposé sa loi. L’horrible secret de «la petite fille qui aimait jouer avec les allumettes», comme le dit Sayaka, sous-tend tout le roman. Il nous est livré au compte-gouttes. Le récit, construit comme des poupées russes, est énigmatique, inclassable, inénarrable. Disons, pour faire court, qu’il s’agit d’une descente aux enfers.

«Cette phrase m’a donné l’impulsion, de telle sorte que je découvrais les choses en même temps qu’elles s’écrivaient. D’où le caractère extrêmement exalté de mon travail d’écriture. J’ai écrit ce livre de toute urgence, parfois pendant 15 ou 17 heures par jour. Je n’avais vraiment pas de temps à perdre, littéralement, parce que cette voix-là se serait perdue, je le sentais. J’avais peur de ne plus l’entendre. C’était la première fois que je vivais un tel état de grâce.»

Au lendemain de son apparition à l’émission de Pivot, les journaux québécois s’étaient empressés d’écrire: «Unanimement salué par la critique, Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille…, apparaît comme la révélation du Salon du livre de Paris.»

Il faut dire que le pape des critiques littéraires en France, le bien-nommé Pierre Lepape, l’avait comparé dans Le Monde des livres à rien de moins que Samuel Beckett. Idée d’ailleurs reprise par Bernard Pivot. Or, il se trouve que Beckett est la référence littéraire ultime de Gaétan Soucy. «Je tiens à préciser que mon style est fort différent de celui de Beckett», insiste-t-il, même s’il se dit flatté de la comparaison. «Comme La petite fille… constitue une sorte de langue à l’intérieur de la langue, il est vrai que cela peut s’apparenter au travail de Beckett. Une chose est sûre, un de mes premiers engouements, quand j’avais 18 ou 20 ans, ça a été la littérature de Beckett. Pour moi, ça demeure un modèle. Beckett, c’est l’indépassable…»

À cela, il faut ajouter les centaines d’articles sur le Québec-invité-d’honneur-du-Salon, où Gaétan Soucy apparaissait en première place. Partout dans les médias français on s’extasiait devant l’ingéniosité de son style, l’inventivité de son langage, tout en convenant qu’il s’agissait là d’une histoire impossible à raconter. En bref, la France venait de découvrir un écrivain, un vrai, un grand, et le chantait sur tous les toits. Qu’il soit québécois pesait peu dans la balance, finalement.

Reconnaissance oblige, à l’hôtel où il logeait, on a spontanément offert à Gaétan Soucy la meilleure chambre, avec du Monsieur par-ci, Monsieur par-là… Du jamais vu pour ce sixième enfant d’une famille de sept qui a grandi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. «On était plein d’égards à mon endroit, partout. Ici, au Québec, ça ne se passe évidemment pas de la même façon. Parce qu’ici, être une vedette littéraire, c’est tout simplement être connu dans le monde littéraire; alors qu’en France, être une vedette littéraire, c’est être une vedette tout court.»

En dehors des événements littéraires, où il occupe désormais une place de choix, Gaétan Soucy n’a pas remarqué de changement d’attitude envers lui au Québec. Exception faite du cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, où il enseigne la philosophie depuis le début des années 90. «Bien sûr, pour mes étudiants, avoir un professeur dont on parle dans les journaux, c’est flatteur.»

Au moment où paraissait La petite fille qui aimait trop les allumettes, l’automne dernier, Gaétan Soucy recevait pour son deuxième roman, L’Acquittement, le Grand Prix du livre de Montréal, dont le jury est présidé par Marie-Claire Blais. Cette dernière, auteur d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, a été impressionnée par le «souffle puissant» de l’écriture de Gaétan Soucy. Après L’Acquittement, elle a dévoré La petite fille… «C’est un grand poète, lance-t-elle. Il aime le destin des gens qui n’ont pas d’histoire, et il les sort de l’ombre pour en faire une histoire poétique. Sa langue est absolument délirante.» Elle ajoute: «Je m’attendais à ce qu’on le découvre comme un auteur exceptionnel en France.»

Lorsque Gaétan Soucy est parti pour la France, on en était déjà au huitième tirage de La petite fille… au Québec. Il précise: «Mon livre descendait en troisième place sur la liste des best-sellers, et il y a eu un effet de rebond grâce à la France, ce qui fait qu’il est remonté en tête des palmarès.»

La petite fille qui aimait trop les allumettes, tiré d’abord à 3000 exemplaires, en est maintenant à sa dixième impression. L’auteur parle d’environ 20 000 exemplaires vendus, ce que refuse de confirmer ou d’infirmer le grand patron de Boréal, Pascal Assathiany, également directeur de l’ANEL (Association nationale des éditeurs de livres). Prétextant l’absurdité de la guerre de chiffres que se livrent les éditeurs, il se contente de dire que «quand même, c’est assez exceptionnel, 10 tirages en six mois». Et il précise tout de même qu’au Salon du livre seulement, 650 exemplaires de La petite fille… se sont envolés.

«Pour moi, ça a été un étonnement que ce livre marche à ce point», commente pour sa part Gaétan Soucy. Je ne comprends pas encore. Évidemment, si on connaissait la recette, on l’utiliserait. C’est fascinant quand on sait qu’il s’agit d’un livre aussi littéraire. Ça ne respecte aucun des canons traditionnellement associés aux best-sellers: ce n’est ni un pavé ni une saga, ça n’a rien d’historique, on ne peut l’adapter pour la télévision, rien de tout ça. C’est une expérience de langage et une descente dans les profondeurs de l’imaginaire…»

Que reproche le chroniqueur Pierre Foglia à La petite fille…? Parmi tout le concert d’éloges, il a été le premier à faire entendre une voix discordante… suivi quelques jours plus tard par sa collègue Nathalie Petrowski. En mai, Pierre Foglia écrivait dans La Presse: «On a l’impression de se retrouver dans une thèse de doctorat sur le postformalisme.» Il ajoutait: «L’événement littéraire de ce printemps au Québec tombe des mains de neuf lecteurs sur dix.» Mais à Boréal, Pascal Assathiany ne se formalise pas. Au contraire: «Quand Foglia essaie de taper sur quelque chose, c’est le meilleur baromètre du succès», lance-t-il.

Quoi qu’il en soit, le principal intéressé n’en menait pas large au faîte de sa gloire, en mars, à Paris. Gaétan Soucy convient avec le recul que, pendant le Salon du livre de Paris, il était en état de choc. «J’ai eu, comme on dit en France, «la totale». C’est une opération chirurgicale. Ça a vraiment été éprouvant.» Tellement éprouvant que, lorsque je l’ai revu deux semaines après le Salon du livre, à la Rencontre québécoise internationale des écrivains, à Québec, j’ai eu l’impression qu’il ne s’en était pas encore remis. Et s’en remettrait-il?

Quand, au bout de deux jours de discours et de discussions, il est monté, livide, à la tribune, pour livrer sa communication, celle qui devait clore l’événement, il tremblait. S’excusant à répétition de ne pas avoir écrit son texte comme tous les autres intervenants avant lui, il a commencé par haranguer en quelque sorte ses confrères et consoeurs, qui baignaient jusque-là dans une belle entente fraternelle. Le lendemain, dans La Presse, Réginald Martel le comparait d’ailleurs à Jacques Godbout, qui se faisait autrefois une spécialité de déranger la belle unanimité de ces rencontres d’écrivains. Après avoir contesté le choix du thème de la rencontre de Québec, «L’écrivain et l’enfance», Gaétan Soucy a parlé de l’enfance comme langage, comme rythme, et a glissé inévitablement sur son roman, La petite fille qui aimait trop les allumettes. Puis il a lancé: «Je n’ai rien écrit depuis. Je me sens tué.» Silence de mort dans l’assemblée.

Je ne peux aujourd’hui m’empêcher de faire un rapprochement avec ce souvenir d’enfance, qu’il m’a raconté en aparté: «Je descendais l’escalier, c’était un samedi après-midi, il faisait un soleil éblouissant, et je me rappelle précisément, je me suis dit: c’est le plus beau jour de ma vie. J’avais trois ou quatre ans. J’ai eu une telle impression de bonheur que quelque chose en moi a été calciné. J’ai été foudroyé par une sorte de joie, et ça a laissé un résidu de cendre en moi.»

«Je me sens tué», a-t-il répété devant l’assemblée stupéfaite.

Son explication, aujourd’hui: «Je me suis demandé si je n’étais pas né pour écrire ce livre-là. J’ai eu l’impression d’avoir vidé quelque chose en moi, d’avoir été dépossédé de moi-même avec La petite fille… Je garde une affection pour la narratrice, Alice, qui n’est plus une fiction pour moi. Je l’aime comme on aime une personne, parce que je reconnais ma dette envers elle.

«Ce livre m’a tué non seulement pour des raisons qui relèvent directement de la création, mais aussi à cause du battage médiatique. Le succès, on aura beau dire, on y prend vite goût. Être aimé, félicité… C’est difficile de renoncer à cela. Si ça m’était arrivé à l’âge de 23 ans, j’étais cuit. Je pense que je me serais écroulé. Je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour me retrouver seul avec moi-même et essayer de capitaliser de nouveau sur mon intégrité d’auteur. Mais bon, là, ça m’arrive à 40 ans…»

Malgré le caractère exceptionnel de cette expérience, Gaétan Soucy affirme que l’angoisse de l’écriture n’est pas nouvelle chez lui. «En fait, tous mes livres (y compris La petite fille…), je les ai écrits faute de pouvoir écrire un autre livre sur lequel je peine depuis 10 ans.» Un livre inspiré d’un dessin animé de la Warner Brothers… Il en a déjà rédigé deux versions de 400 pages, et une troisième, très avancée. «Ce qui est remarquable, c’est que j’ai écrit mes trois romans faute de pouvoir écrire ce livre-là. Ce sera peut-être le livre butoir sur lequel va se construire tout mon travail…»

Chose sûre, il a placé l’écriture au centre de sa vie. «J’ai investi tout le sens de mon existence dans la réalisation d’une oeuvre littéraire. Je ne sais pas, à l’heure des bilans, comment je verrai tout ça. Est-ce que j’aurai l’impression de m’être illusionné toute ma vie? D’une part, de m’être illusionné sur un talent que je n’avais peut-être pas; d’autre part, de m’être illusionné sur la valeur même de la littérature comme entreprise d’existence.»

Avant de me quitter, Gaétan Soucy m’a lancé, avec un grain de sel: «Il y a un livre que j’ai commencé… J’ai écrit une quarantaine de pages. C’est la même narratrice que dans La petite fille…, mais 50 ans plus tard, en 1999. Depuis deux semaines, c’est à ce livre que je consacre mes insomnies. Je me dis: c’est ce livre-là qu’il faut que j’écrive. Donc, on n’en a pas fini avec Alice. C’est un scoop.»