Culture

L’année Vanasse

On la verra partout en 2011. Même dans un film de Woody Allen ! Actrice de théâtre et de cinéma, productrice, l’enfant chérie des Québécois ne cesse de se lancer des défis. Mais qu’est-ce qui fait courir Karine Vanasse ?

L'année Vanasse
Photo : Keystone

Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Cette fille souriante qui venait vers moi, était-ce bien la comédienne et productrice de Polytechnique, que j’avais rencontrée il y a deux ans ? Crispée, tendue, elle était alors prête à défendre bec et ongles le film au sujet tabou – la tuerie de Polytechnique Montréal, en 1989 -, que le public et la critique attendaient de pied ferme. « J’étais terrorisée à l’idée qu’il soit mal reçu », admet-elle à propos de ce long métrage, unanimement salué depuis. « Aujourd’hui, tout va bien. »

Il y a de quoi : 2011 est « l’année Vanasse ». Au Québec et en France, au théâtre comme à l’écran, la comédienne de 27 ans sera partout. Elle a même tourné dans le plus récent film de Woody Allen, Midnight in Paris ! « C’est tellement incroyable, dit-elle en riant. Pour me prouver que je n’ai pas rêvé, je dois regarder les photos de paparazzi sur lesquelles on voit la vedette, Marion Cotillard, au premier plan, et moi derrière, un peu floue. »

Il suffira cependant que le magnéto se mette en marche pour que je retrouve Karine Vanasse telle qu’elle était dans mon souvenir : une perfectionniste absolue, muette sur ses failles.

Pour causer boulot et philosopher, la jeune femme est toujours prête. Elle parle même d’abondance. Mais tenter de l’amener sur le terrain des angoisses ou des rendez-vous manqués ne sert à rien. Au mieux, elle y ira d’une réponse passe-partout, comme : « Des regrets ? J’essaie de ne pas en avoir. » Le plus souvent, elle se défilera habilement. Chaleureuse, mais inaccessible.

Cette carapace, Dany Turcotte l’avait attaquée sans ménagement en 2006 à Tout le monde en parle. « T’as l’air d’une femme de 40 ans. […] Tu te tiens-tu avec Andrée Lachapelle ? […] As-tu déjà eu une adolescence ? Des boutons, quelque chose ? » La comédienne inoxydable était au bord des larmes. L’apparence lisse n’est qu’illusion : Karine Vanasse est un condensé d’émotions, de sensibilité et de fragilité. Maîtriser son image est devenu chez elle un réflexe de survie.

Propulsée sous les projecteurs à 15 ans par le fulgurant succès d’Emporte-moi, en 1999, cette « fille lumière » – comme la surnommait la réalisatrice Léa Pool en faisant allusion à son éclat intérieur – a vite choisi de garder sa vie privée à l’ombre pour ne pas se faire dévorer. Ses états d’âme, elle préfère les réserver à ses personnages.

La comédienne a incarné Donalda la sainte dans Séraphin : Un homme et son péché (Charles Binamé, Jutra de la meil­leure actrice en 2003), joué la résistante dans Heads in the Clouds (John Duigan, aux côtés de Charlize Theron et de Penélope Cruz, 2004), personnifié une reine dans Marie-Antoinette (Yves Simoneau et Francis Leclerc, 2006) et une pute dans Ma fille, mon ange (Alexis Durand-Brault, 2007). Sans parler du magistral Polytechnique (Denis Villeneuve, 2009), dans lequel son interprétation de Valérie lui a valu le Génie de la meilleure actrice.

Absente de l’écran en 2010, elle revient en force cette année. Au cinéma, elle lutte pour sa survie dans le suspense Angle mort (Dominic James). Cet été, elle nous fera rire dans la comédie French Immersion, du Montréalais Kevin Tierney, « fan d’elle depuis toujours ». Puis, elle défendra son premier rôle principal en anglais dans I’m Yours, du Canadien Leonard Farlinger (All Hat, The Perfect Son), aux côtés de Rossif Sutherland. En prime, Karine Vanasse amorce une carrière cinématographique en France comme vedette principale de Switch, un thriller de Frédéric Schoendoerffer (réalisateur de la série télévisée Braquo) qui sortira en cours d’année, et elle s’est vu confier un rôle dans la série américaine Pan Am.

C’est néanmoins sur la scène qu’elle a fait sa rentrée, le 8 février, au Théâtre du Rideau Vert, dans In extremis, de William Mastrosimone. Cette pièce relate l’histoire d’un homme qui tente de violer une femme, mais voit la situation se retourner contre lui. De victime, cette femme, incarnée par Karine Vanasse, deviendra bourreau. Un rôle dur. « J’ai été la plus surprise du monde quand Karine m’a appelée l’an dernier pour me faire part de son désir de jouer », raconte la directrice du Théâtre, Denise Filiatrault. Exception faite de son rôle dans la comédie musicale Irma la douce, en 2002, Karine Vanasse n’avait jamais fait de théâtre. Elle jugeait qu’il était temps de replonger : « Si j’avais trop attendu, je n’aurais plus eu le courage d’oser. »

Karine Vanasse mène sa carrière tel un soldat qui monte au front. Ce n’est pas d’hier qu’elle consacre son énergie à exceller, témoigne son amie Chantal Kent-Bélanger, qui a connu l’actrice à l’âge de sept ans au Club de ski Avalanche, à Drummondville, sa ville natale. « Karine était très habile en ski et elle a toujours eu l’esprit de compétition. » Elle est également ambitieuse et ne s’en cache pas. « Je tiens à aller aussi loin que je peux et du mieux que je peux », me dit-elle.

Et c’est bien parti. La jeune femme à la jolie frange et au teint radieux piqueté de minuscules taches de son est en voie de conquérir la France. « Sa jeunesse combinée à sa grande expérience font d’elle une comédienne atypique chez nous », se réjouit Céline Kamina, son agente française, qui lui a notamment décroché l’audition pour le film de Woody Allen. « Le mix est gagnant : tout ce qu’elle a touché jusqu’à maintenant s’est transformé en or. »

« Bluffé » par sa grâce, le réalisateur français Frédéric Schoendoerffer a demandé à rencontrer l’actrice après avoir vu Polytechnique. Il est à court de mots pour saluer l’« immense comédienne » qu’il a choisie – sans audition – comme vedette de Switch, où elle donnera la réplique à l’ex-star du soccer français Éric Cantona. « C’est la Jodie Foster des années 2010, dit-il au bout du fil. Il n’existe qu’une actrice de cette trempe par génération. »

Le public l’a adoptée depuis longtemps. Un sondage Ipsos effectué au Québec en mars 2010 lui donnait un score d’appréciation de 8 sur 10. Et les réalisateurs l’adorent. « Mon défi est de leur donner non seulement ce qu’ils disent vouloir, mais ce qu’ils ont en tête sans être capables de l’exprimer », déclare-t-elle. Pour y parvenir, elle travaille. Et travaille encore. « Son niveau d’exigence envers elle-même est hallucinant, quasi militaire », observe Yves Simoneau, qui se rappelle avoir été « complètement soufflé » par son audition pour le rôle-titre de Marie-Antoinette. « C’était spectaculaire : elle était Marie-Antoinette. »

Mis à part quelques ratés (la série Un homme mort, de Fabienne Larouche, en 2005 ; son animation très moyenne du gala des Jutra, en 2009), le ciel semble au beau fixe, mais… « Au Québec, j’ai participé à beaucoup de choses qui ont bien marché. Maintenant, j’ai l’impression de ne pouvoir que décevoir les gens », confiait-elle en entrevue l’automne dernier, à son retour de France. L’Hexagone n’est pas dans sa mire pour rien. Là-bas, personne ne connaît la p’tite Vanasse, personne n’a d’attentes. « Je peux repartir de zéro », dit-elle.

Elle a 13 ans lorsqu’elle participe aux auditions pour le rôle d’Hanna, dans Emporte-moi. Jusque-là, ses grands faits d’armes étaient d’avoir gagné un concours de lip sync à l’émission Le club des 100 watts, à Radio-Québec, fait partie de la distribution du téléfilm Un hiver de tourmente – adapté d’un livre pour jeunes adultes de Dominique Demers – et joué dans une pub des croustilles Lay’s avec Marc Dupré.

Jutra de la meilleure actrice au Québec, Bayard d’or de la meilleure actrice au Festival francophone de Namur (Belgique), prix de la meilleure actrice au FilmCan Festival (Saskatchewan) : une kyrielle d’honneurs couronnent l’interprétation de l’adolescente. Le destin de l’aînée des quatre enfants de Conrad Vanasse, contremaître à la Ville de Drummondville, et Renée Gamache, alors propriétaire d’une garderie, est scellé.

Le cinéma et la télé (Les débrouillards, à Radio-Canada ; 2 frères, à TVA) la happent et lui laissent peu de temps pour les études. Grâce à des cours particuliers, elle décrochera son diplôme d’études secondaires. Mais la première de classe en elle a soif de plus. Et veut voir du pays. Au printemps 2001, une bourse d’études offerte par la riche famille Price, de Québec, lui permet de participer pendant quatre mois au sélect Ithaka Cultural Studies Program, en Crète, fréquenté par des enfants de riches Américains. Un stage très strict, pendant lequel les élèves partagent leur temps entre l’anthropologie, l’archéologie, la mythologie et l’histoire de la Grèce… en plus de travailler. À la pâtisserie où elle se rend chaque matin, Karine côtoie des femmes soumises à leur mari. « Ç’a été un choc. Je me suis beaucoup inspirée d’elles pour composer mon personnage de Donalda, dans Séraphin. »

Ce voyage sera le premier d’une longue série. L’aventurière a toujours aimé partir entre deux rôles. À 19 ans, elle s’installe à New York pour six mois. Version officielle : trouver du boulot comme comédienne. Elle fera surtout du yoga. « Je voulais me prouver que je pouvais me débrouiller seule. »

« Les petites chicanes de filles et les peines d’amour à répétition de l’adolescence, Karine n’a jamais vécu cela », raconte son amie d’enfance Maude Bouvet. Elle est plutôt occupée à naviguer à vue dans le monde adulte. Elle est à l’affût, capte tout. Vieillit plus vite que son âge. Mais la féminité est un concept qu’elle mettra du temps à apprivoiser. Habitée d’une sainte peur « d’avoir l’air nunuche », elle a longtemps refusé le jeu de la séduction. Et quand elle enfile des robes provocantes, cette magnifique femme reste malgré tout plus proche du Petit Chaperon rouge (à qui elle prête sa voix dans La véritable histoire du Petit Chaperon rouge, 2005) que de la vamp.

« Je soupçonne ses démons intérieurs d’être bien élevés », observe Odile Tremblay, critique de cinéma au Devoir. Ma fille, mon ange, où on voit la comédienne faire du pole dancing, fera néanmoins beaucoup jaser. Au ton sur lequel elle décrète « J’en ai assez parlé », je devine que ce film ne fait pas partie des meilleurs souvenirs de son existence.

La sortie de ce film correspond pourtant à un moment clé de sa vie : le début de ses amours avec Maxime Rémillard, coprésident de Remstar Films (producteur de Ma fille, mon ange) et de la chaîne de télé V. L’union de la belle et du patron controversé – notamment pour avoir fermé les salles de rédaction de TQS lorsqu’il a acquis la station avec son frère, en 2008 – en étonne certains. Elle le sait, et reste sur la défensive quand on aborde la question. « Un jour, les gens connaîtront l’homme qu’il est vraiment », dit-elle à propos de celui avec qui elle espère un jour « faire le tour du monde, sac au dos ».

Le sujet est clos. Enfin presque… Elle tient à ajouter qu’elle lui saura toujours gré de l’avoir suivie dans le projet casse-cou qu’elle avait en tête depuis plusieurs années : produire un film sur le massacre de Polytechnique. Le réalisateur, Denis Villeneuve, lui, est reconnaissant envers Karine. « En cours de route, elle a défendu le film en intervenant à plusieurs reprises pour appuyer mes décisions artistiques. Elle a littéralement porté ce film », dit-il. Pari gagné : Polytechnique sortira en 2009, avec le succès international que l’on connaît.

Le metteur en scène de la pièce In extremis, Jean-Guy Legault, admire lui aussi son cran. « Elle ne manque pas de couilles. Certains jugent son jeu à l’écran très intense, d’autres trop scolaire. Mais son guts mérite le respect. Rien ne l’obligeait à mettre sa renommée en jeu sur les planches. »

« Le seul courage ne suffit pas », observait cependant une critique au lendemain de la présentation de la pièce. L’accueil réservé à la production a été froid, et on a jugé que l’interprétation de la comédienne, sans être carrément mauvaise, manquait par moments de subtilité. In extremis aura toutefois permis à Karine Vanasse d’affronter le complexe de l’impos­teur qui la hante.

« Je me rappelle avoir vu Karine figer sur place dans une scène de Marie-Antoinette où son personnage devait réciter un texte classique au théâtre, raconte Yves Simoneau. Elle était terrorisée, convaincue de ne pouvoir y arriver. Alors qu’elle était à l’évidence capable de livrer cette scène de façon impeccable. »

Le fait de ne pas être passée par une école de théâtre est en effet une pierre dans son jardin, considère un réalisateur qui préfère rester anonyme. « Les acteurs comme elle ont souvent moins d’outils, donc un registre d’interprétation plus limité. Ça ne les empêche pas d’être bons, mais leur jeu peut manquer de nuances. »

La comédienne doit apprendre à se méfier de son côté cérébral, observe par ailleurs Odile Tremblay. « On sent parfois chez elle un bref temps de réflexion entre ce qu’elle pense de l’action à exécuter et l’action elle-même ; ce léger décalage est suffisant pour bloquer l’émotion. »

Ces défauts sont compensés par la volonté de la comédienne de se surpasser. « Cette qualité est beaucoup plus rare qu’on le croit dans le métier, dit Xavier Dolan. Pensez à ces acteurs qui se contentent de rejouer 25 fois le même rôle. Elle, elle a à cœur de foncer et de se renouveler. Ça m’impressionne. »

La battante s’apprête à défoncer une nouvelle porte. Les Productrices associées, boîte qu’elle a fondée l’an dernier avec Nathalie Brigitte Bustos, de Remstar (avec qui elle a collaboré à Polytechnique), adapteront à l’écran la bande dessinée Paul à Québec (2009), de Michel Rabagliati.

« Nous avons toutes les deux eu un vrai coup de cœur pour cette histoire qui raconte la mort d’une personne aimée, mais qui au final devient un hymne à la vie », dit Nathalie Brigitte Bustos. Les associées aiment tellement le récit qu’elles sont plus catholiques que le pape lui-même. « Il n’est pas question que le synopsis que je prépare déroge d’un iota de l’album, raconte en riant Michel Rabagliati. Elles m’ont à l’œil. » La sortie du film est prévue pour 2012. Karine Vanasse espère ensuite produire un film tous les cinq ans environ, parallèlement à sa carrière de comédienne ici et à l’étranger.

Un autre projet lui tient visiblement à cœur : réussir à s’abandonner davantage à l’écran. « J’admire le travail de Katie Jarvis dans le film anglais Fish Tank [Andrea Arnold] ou celui de Rooney Mara incarnant Lisbeth Salander dans Millénium. Je voudrais tellement jouer ainsi, cru ! » dit-elle, avant d’ajouter sur un ton où perce l’angoisse : « Mais se révéler sans devenir vulnérable, mon Dieu, c’est toffe ! »