Culture

Visages à trois faces

« Un rébus enveloppé dans un mystère enfermé dans une énigme… » Ce que Churchill a dit de la Russie vaut aussi pour les personnages de trois nouveaux romans.

Chronique de Martine Desjardins : Visages à trois faces
C. Vaillancourt (photo : M. Doyon)

La trilogie berlinoise, de Philip Kerr, la série Millénium, de Stieg Larsson, les Traversées, de Michel Tremblay… Les trilogies ont beau avoir la cote dans les librairies, certains auteurs n’ont pas peur d’aller à contre-courant en essayant plutôt de fondre trois romans en un seul. Pour y arriver, ils ne font pas que mélanger trois genres : ils comptent aussi sur des person­nages souffrant de « détriplements » de la personnalité.

Prenez par exemple Bizango (en lire un extrait >>), le plus récent Stanley Péan. À la fois conte fantastique, allégorie de l’immigration et roman noir infiltrant la pègre haïtiano-montréalaise, ce livre composite a pour héros un « homme caméléon » sans nom, que beaucoup soupçonnent d’être un bizango – personnage du folklore haïtien « doté du pouvoir de se dévêtir de sa peau humaine et d’adopter toute autre forme de son choix ». À force de changer d’identité, notre homme en a oublié la sienne et, pour la retrouver, il devra d’abord arracher une jeune prostituée des griffes de son pimp, puis venger la mort d’un prêtre vaudou. Comment s’intégrer à une nouvelle société tout en restant fidèle à soi-même ? Comment résister aux pré­jugés à l’égard des étrangers ? En posant ainsi le dilemme propre à tout immigrant, Stanley Péan a trouvé un sujet à la mesure de son talent d’envoûteur.

La belle Alex, qui donne son titre au nouveau thriller de Pierre Lemaître, n’est pas une bizango, mais c’est tout comme : elle change de perruque, de nom et de personnalité comme elle change de chemise, si bien qu’il est difficile de la reconnaître derrière ses multiples incarnations. La première fois qu’on la rencontre, c’est sous les traits d’une victime d’enlèvement, enfermée dans une cage, menacée par une bande de rats affamés. Puis, c’est sous ceux d’une meurtrière en série pour­suivie par la police. Jusqu’à ce qu’éclate au grand jour sa véritable nature, qu’il faudrait être bien malin pour soupçonner. En fait, l’intrigue d’Alex est si bien ficelée, ses renversements sont si ingénieux, si inat­tendus, qu’il serait criminel d’en dire un mot de plus.


L’inconnue
(en lire un extrait >>), de Claude Vail­lancourt, est un cas encore plus particulier : un roman historique emboîté dans un polar lui-même enchâssé dans une chronique sur la création. Le narrateur, Olivier Duval, est un écrivain aux prétentions artistiques qui affiche une attitude paternaliste (et envieuse) envers les succès de librairie – spécialement ceux destinés aux « lectrices ». Jusqu’au jour où il accepte le mandat de trouver un dénouement au polar inachevé d’une amie décédée.

Au fil de sa lecture, Duval multiplie les commentaires méprisants à l’égard du manuscrit, qu’il juge mièvre. On se demande bien pourquoi, d’ailleurs, parce que le polar, en basculant dans le roman historique, s’attaque à des sujets très graves. La victime fictive, tuée à coups de couteau, était un psychologue montréalais d’origine tchèque. En plus d’avoir frayé avec les milieux indépendantistes et les agents de la GRC dans les années 1960, il avait auparavant été membre de la résistance tchèque et prisonnier du camp de concentration de Terezin. Et ce ne sont pas là les seules facettes de cet être complexe…

Alors que Duval se laisse prendre au jeu, on assiste à sa fascinante quête de la clé de l’énigme, qui sera non seulement la bonne, mais la seule possible. Si la démarche ne lui révèle pas la recette secrète des best-sellers, il en aura au moins appris à respecter la littérature de genre.

 

ET ENCORE…

Claude Vaillancourt est né à Montréal et a vécu à Paris, à Rome et en Angleterre. Quand il n’enseigne pas la littérature au collège André-Grasset, il voyage ou joue du saxo jazz et de la flûte traversière. Impliqué dans le mouvement altermondialiste et dans l’association citoyenne pour la justice fiscale ATTAC-Québec, il signe des articles dans la revue engagée À bâbord ! Il a écrit L’inconnue après avoir été mis au défi de faire un roman avec l’histoire « à la fois triste et belle » des artistes du camp de Terezin.

Bizango, par Stanley Péan, Les Allusifs, 300 p., 26,95 $.

Alex, par Pierre Lemaître, Albin Michel, 398 p., 29,95 $.

L’inconnue, par Claude Vaillancourt, Québec Amérique, 280 p., 22,95 $.