Culture

Visions de Macao

Extrait du roman Visions de Macao, par Jean Perron, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Extrait du roman Visions de Macao, par Jean Perron

On est en octobre 2008 et les marchés boursiers s’ef­fondrent partout sur la planète.

C’est le troisième ou le quatrième jour depuis mon retour de Macao.

Je me souviens à peine du vol. Beaucoup de nuages. Un brouillard, en fait. Mais assez semblable à celui dans lequel j’étais plongé là-bas dans ma tête depuis des jours, sinon des semaines.

Je ne sais plus.

J’essaie de me rappeler ce qui s’est passé et de com­prendre pourquoi j’étais dans cet état.

Je revois souvent un visage flou penché sur le mien. Je ne distingue pas bien ses traits, mais des yeux brillent et me couvent de leur regard grave, des yeux d’un vert unique. Cette image apparaît en filigrane de visions de la nuit fébrile.

Des passants se pressent sous les façades illuminées des casinos.

Des ferries en provenance de Hong-Kong traversent le delta de la rivière des Perles pour venir déverser d’autres bancs de parieurs sur la péninsule.

Depuis mon retour en Amérique du Nord, je passe beaucoup de temps à marcher dans des sentiers colorés par les feux de l’automne, et c’est comme si mes pensées voltigeaient parmi les feuilles qui se détachent des arbres par brassées.

Cet après-midi, j’ai saisi au vol une belle feuille de bou­leau d’un jaune soleil. En la contemplant dans ma main, je me suis senti transporté vers un secteur plus tranquille de Macao, ou du moins à un moment d’une soirée où ce secteur était calme.

Je me suis retrouvé à l’embouchure d’une petite rue bien droite baignant entièrement dans un éclairage doré. C’était une voie piétonnière au pavé de pierre concassée. Au milieu de la voie étaient alignés des bacs à fleurs qui ressemblaient à des beignes frits dans cet éclairage doré. En rang, de chaque côté de la rue, brillaient des pots d’un blanc laiteux contenant des plantes vertes aux formes éva­nescentes. Les façades fauves des immeubles enserraient la rue. Leurs volets restaient fermés comme les visages de quelques rares passants dont les silhouettes flambaient un instant en silence en arrivant à ma hauteur, avant de se calciner dans l’ombre d’un porche.

Même si elle ne m’apprend rien, c’est la première image vraiment précise et détaillée qui me vient à l’esprit depuis mon retour. D’autres souvenirs s’agitent dans ma mémoire, mais ils ne sont pas encore assez clairs pour prendre forme.

Silhouette vaporeuse

Un souvenir se précise. Sans vraiment savoir où j’allais, je circulais dans les rues du vieux Macao au volant d’une voiture que j’avais empruntée ou louée. Je ne sais plus.

Je ne sais pas non plus si je cherchais un endroit ou une personne. Il faisait nuit et, au-dessus des immeubles défraîchis, des pans de ciel rayonnaient d’un bleu-vert étrange, sous l’effet des puissants néons des casinos qui projetaient leur lumière criarde depuis les artères prin­cipales. Une chaleur lourde imprégnait l’air d’une buée translucide. Par la fenêtre à moitié ouverte, la brise humide me soufflait au visage des odeurs de poisson salé et l’arôme de porc ou de boeuf frit en plein air.

J’avais l’impression de tourner en rond lorsque la silhouette d’une femme a attiré mon attention. J’ai ralenti et, dans le rétroviseur, je l’ai vue qui se retournait. Je me suis garé au bord de la rue et la femme a marché en direc­tion de la voiture d’un pas tranquille, entourée d’une flaque rougeâtre qui semblait émaner du pavé.

Quand elle a été à la hauteur de la portière du côté passager, l’éclat d’un lampadaire a éclairé son visage qui était jusque-là couvert d’ombre. Je me suis aperçu que je ne la connaissais pas et, à la fixité du regard vide dans un visage impassible, ainsi que dans la façon de tendre le bras pour ouvrir la portière, j’ai compris que j’avais affaire à une professionnelle du trottoir. En gesticulant, je lui ai fait comprendre que je m’étais trompé et que je ne voulais pas qu’elle monte à bord.

Elle a rebroussé chemin d’un air indifférent et j’ai remis la voiture en marche.

Dans le rétroviseur, je la voyais avancer lentement comme si elle eût flotté, silhouette vaporeuse de nouveau entourée d’une flaque rougeâtre dans laquelle elle dispa­raissait peu à peu.

 

La suite dans le livre…