Culture

Cinq divas venues du froid

Elles viennent de Montmagny, de l’Acadie ou de Dolbeau-Mistassini… et leurs jeunes voix ravissent les amateurs d’opéra du monde entier ! Rencontres avec une nouvelle génération de cantatrices.

Cinq divas venues du froid
Hélène Guilmette – Photo: © Julien Faugère

« Que mangez-vous donc au Québec pour produire tant de belles voix ? » Cette question, Chantal Lambert l’entend souvent.

La soprano voudrait bien avoir une recette miracle à faire partager. Elle ne peut que confirmer une chose : ses compatriotes montrent tout un appétit pour l’art vocal. « Il y a ici un riche bas­sin de chanteurs, dit-elle de sa voix de soie. Juste cet hiver, on a reçu 166 jeunes en audition… »

La cantatrice dirige l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, une école d’élite de chant classique. Une dizaine de talents y sont admis chaque année. Ils se préparent à affronter une féroce concurrence. Avec succès, semble-t-il, étant donné que ces temps-ci de nombreux diplômés se produisent dans les meilleures maisons. Les femmes, en particulier, sont invitées partout, du Metropolitan Opera de New York à la Scala de Milan.

Ces ambitieuses ont pour modèles des artistes aussi réputées que Karina Gauvin et Marie-Nicole Lemieux. Elles ont de qui tenir. Déjà au 19e siècle, la soprano Emma Albani, née Lajeunesse, s’était rendue de Chambly à la grande scène de Covent Garden, à Londres. Son timbre radieux lui valait des pluies de fleurs et de bijoux partout autour du globe.

« Le Québec a toujours eu une grande tradition lyrique, mais il produit aujourd’hui plus de bons chanteurs que jamais », estime Joseph So, critique d’opéra pour le magazine La Scena Musicale, qui admire leur aisance à prononcer les langues étrangères.

Il faut dire que la formation offerte ici s’affine grandement depuis une décennie. Guidés par des artistes de classe internationale, les jeunes commencent tôt à jouer des rôles complets. Les stages se multiplient. Ainsi, l’Institut canadien d’art vocal tiendra cet été son neuvième séminaire annuel, qui attirera plusieurs maîtres à Montréal.

Et le public tend l’oreille. L’an dernier, le premier Festival d’opéra de Québec a donné des spectacles à guichets fermés. Il présentera cet été La tempête, œuvre contemporaine mise en scène par Robert Lepage, de concert avec le Met de New York et le Staatsoper de Vienne. Excusez du peu ! À Montréal, l’organisme Opéra Piccola vient de lancer un rendez-vous estival.

Rimouski, dans le Bas-Saint-Laurent, et Saint-Eustache, dans les Laurentides, accueillent aussi des chanteurs depuis quelques années. On pourrait presque en oublier que cet art coûteux, au financement souvent précaire, décline en plusieurs endroits du monde. L’Opéra de Montréal ne se relève-t-il pas d’une période d’austérité ?

L’argent joue un rôle dans la formation des étoiles. Les jeunes étudient une décennie durant sans savoir s’ils pourront vivre de leur art. Puis, ils paient leçons de chant, services du pianiste, auditions à l’étranger… Beaucoup n’y parviendraient jamais sans la Fondation pour jeunes chanteurs d’opéra canadiens, de Jacqueline Desmarais. L’épouse du baron des médias a soutenu une centaine d’entre eux depuis 1997.

« Les chanteurs ont besoin du soutien de mécènes pour se con­sacrer à leur talent. Comme les athlètes, ils doivent se surpasser physiquement et mentalement », plaide la mezzo Sonia Racine, qui guide la relève au Conservatoire de musique de Québec.

Ils ont aussi besoin de temps pour apprivoiser leur voix. « On aime les artistes lyriques pour leur façon de composer avec leur instrument, qui est unique. Bref, pour leur personnalité », dit Johanne Goyette, fondatrice de l’étiquette ATMA, qui lit dans les ventes de ses disques un fort attrait pour les vedettes du genre.

Voici de jeunes cantatrices qui ont osé relever le pari. Dans la tren­taine pour la plupart (elles taisent leur âge exact par crainte de perdre des rôles après 40 ans), elles ont réussi l’épreuve des débuts. Elles en passeraient de pires pour continuer à chanter. Pourquoi ? « L’opéra est un grand cri d’amour », résume Chan­tal Lambert. Et l’amour a ses raisons…

 

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MICHÈLE LOSIER

Une mezzo culottée

« À l’opéra, les rôles sont comme des vêtements. Certains sont confortables ; d’autres nous mettent vraiment en valeur. » Michèle Losier a trouvé celui qui exalte la beauté de sa voix : Charlotte, la sage ménagère qui enflamme le héros dans Werther, de Massenet. Elle l’a porté sur scène à l’Opéra de Sydney, en 2009. Avec quel effet !

En janvier, la mezzo aux yeux translucides a terminé une tournée de six mois qui l’a menée du Royal Opera House de Londres au Festival de Salzbourg. Recrue de fatigue, mais comblée. La rançon du talent ? « J’ai réussi à apprivoiser mon instrument, avec ses qualités et ses limites », décoche-t-elle, directe comme une boxeuse sous ses jupes vaporeuses. Sa voix aux graves charnus triomphe dans les rôles de travestis, dont le Prince Charmant incarné l’an dernier à l’Opéra-Comique de Paris, dans Cendrillon, de Massenet. L’instant suivant, elle fait dans la dentelle. En témoigne son interprétation des mélodies ouvrées au 19e siècle par le génial Henri Duparc (Fuga Libera, 2009).

Dans son enfance, au Nouveau-Brunswick, elle se délecte des opéras diffusés à Radio-Canada le dimanche. De leçons de piano en soirées de chorale, son talent fleurit, d’abord à l’Université McGill, puis aux États-Unis. Hello San Francisco ! Elle a 25 ans à peine quand elle débute à l’Opéra de Montréal, costumée en page, dans Les noces de Figaro, de Mozart. « Quand les rideaux se sont fermés, j’ai sauté dans les bras de Russell Braun tellement j’étais émue. » Le distingué baryton a survécu à sa fièvre. Elle aussi.

Plusieurs personnages l’attendent, telle la Médée de Charpentier, qui égorgera ses petits cet automne au Théâtre des Champs-Élysées. Le rôle dont elle rêve ensuite ? Celui de maman (aimante, il va de soi). Établie à Bruxelles avec son amoureux français, elle échafaude des plans pour concilier couffin et vocalises. « Je suis une gitane, soupire-t-elle. J’aurai mon bébé là où je suis… »

Photo: © Yves Renaud

 

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HÉLÈNE GUILMETTE

La sirène du Saint-Laurent

Hélène Guilmette pratiquait la nage synchro­nisée avec passion. Jusqu’au jour où elle a découvert le pouvoir de ses cordes vocales… La sirène s’est transformée en chanteuse à voix de soprano lyrique léger. Et elle maîtrise à fond la formule d’envoûtement – chevelure bouclée, grâce ondoyante, voix agile coulant en douceur les notes les plus aiguës.

Bachelière en éducation musicale de l’Université Laval, elle aurait pu trouver son bonheur dans une salle de classe. Elle enseigne en Chaudière-Appalaches avant de se joindre au chœur La Chapelle, dirigé par Bernard Labadie. Sa phosphorescence, hélas, brouille l’effet d’ensemble. Le maestro la licencie… pour lui confier un rôle à l’Opéra de Québec. En 2003, la voilà élevée au rang de comtesse de Ceprano dans Rigoletto, de Verdi. « J’avais juste deux phrases à chanter, mais j’étais prête ! Mon chum les fredonne encore quand il veut se moquer de moi. » Elle passe ainsi de la salle de classe à la salle de concert. Opéra de la Monnaie, à Bruxelles ; Palais Garnier, à Paris ; Bayerische Staatsoper, à Munich : là-bas, elle revêt le voile de Constance dans Dialogues des carmélites, de Poulenc, production gravée sur DVD.

En 2010, au Palais Montcalm, à Québec, elle ressuscite les œuvres de compositrices méconnues. « La musique des femmes est trop souvent tombée dans l’oubli. » Elle veut en faire un disque, qui s’ajoutera aux deux œuvres de Händel enregistrées avec son ami Andreas Scholl, contreténor allemand de réputation internationale (Harmonia Mundi, 2007 et 2009).

Cette année, la soprano passera six mois en France. Elle reprendra en juin son rôle fétiche, la dégourdie soubrette Susanna dans Les noces de Figaro, de Mozart, à l’Opéra de Montpellier. Elle sourit, puis soupire. Déjà, elle s’ennuie de la maison ancestrale de Beaumont qu’elle habite avec son mari, contrebassiste et pathologiste (ça ne s’invente pas). « Je suis ancrée dans ma terre, dit-elle avec fierté. Mon accent de Montmagny, je l’ai, je le garde ! »

Photo: © Julien Faugère

 

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PASCALE BEAUDIN

Une voix d’Acadie

Il faut une sacrée diva pour faire une scène comme celle-là. En septembre 2010, Pascale Beaudin se rend au marché Jean-Talon, à Mont­réal. Derrière un étal, elle emballe des pommes de terre, tempo adagio. Sa lenteur exaspère les clients pressés. Jusqu’au moment où elle lâche ses tubercules pour entonner à pleine gorge un air connu de La traviata, de Verdi ! Eh oui, la maraîchère de comédie cache un talent authentique, que tous s’arrêtent pour admirer. « Bien des gens croient que le chant classique n’est pas pour eux, mais quand ils en entendent, ils sont fascinés », jure-t-elle, encore amusée par cette publicité originale de l’Opéra de Montréal, qui avait convaincu quatre jeunes de se produire dans cet endroit inusité.

Réputée pour la fraîcheur de son jeu, la diplômée de l’Université de Montréal nourrit une voix de soprano lyrique léger qui appelle les adjec­tifs gourmands, comme « fruitée ». Elle débute en Europe en 2007, déguisée en Adèle, dame de vertu pourchassée par un libertin dans Le comte Ory, de Rossini, à l’Opéra de Nantes-Angers. Puis, elle passe de la chrétienne à la gitane, jouant dans The Saint of Bleecker Street, de Menotti, à Marseille, puis dans Carmen, de Bizet, à Metz.

L’automne dernier, elle vit un moment d’émotion sous la coupole dorée de Wig­more Hall, à Londres. « La salle est majestueuse, l’acoustique extraordinaire, le public connaisseur. C’était comme jouer au Forum ! » Le concours auquel elle participe là-bas la marque autant que celui qui lui a fait découvrir le chant classi­que, à Saint John, au Nouveau-Brunswick. Un jeune avait chanté l’« Air du catalogue », de Mozart, en faisant cascader un rouleau de papier au bas de la scène. Il avait amusé la petite Acadienne, qui fredonnait déjà sans arrêt.

« Explorer une nouvelle partition, c’est se faire un ami », dit-elle. Elle aime tout en musique, de Bach à Poulenc. Amours partagées avec son mari, le baryton Pierre-Étienne Bergeron. En mai, elle sera du Falstaff de Verdi présenté à l’Opéra de Québec : dans la peau de Nanetta, elle fera fi de son papa, qui veut la marier à un grand dadais. Scène mémorable en vue…

Photo: © Yves Renaud

 

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MARIANNE FISET

Soprano ambassadrice

Chanter en alternance avec la star française de l’heure, Natalie Dessay ? Il y a de pires façons de débuter en Europe. En janvier, Marianne Fiset a joué en seconde distribution à l’Opéra national de Paris-Bastille. Pour quelques représentations, elle a incarné Manon dans l’opéra éponyme de Massenet, jeunette détournée du couvent par un amour fatal. « Jouer ce rôle exigeant dans le plus grand théâtre de France, sans en sortir trop éche­velée, c’est une grande fierté pour moi. »

Posée et réfléchie, férue d’histoire, la jeune femme se destinait aux sciences politiques. Le hasard a voulu qu’elle assiste à une soirée de l’Opéra de Québec avec sa grand-mère. À 16 ans, elle tombe sous le charme de Carmen. L’œuvre de Bizet ? « Une suite de hits ! » Au Conservatoire de musique de Québec, elle acquiert une solide technique de soprano lyrique. La critique salue la grande beauté de son timbre. Elle dit sans flaflas : « Ma voix reflète ma personnalité. Je suis romantique, nostalgique, portée aux grands sentiments. » Cela s’entend dans son disque de mélodies russes, Melodiya (Analekta, 2009), qui a reçu une nomination à l’ADISQ.

En 2009, à l’Opéra de Montréal, elle se fait remarquer dans Gianni Schicchi, de Puccini. Quand elle conclut « O mio babbino caro », l’air que Lauretta adresse à son papa chéri pour sauver son amoureux, la salle éclate en ovation. Elle joue tour à tour la délaissée Donna Elvira dans Don Giovanni, de Mozart, à Marseille, puis la coquette Musetta dans La bohème, de Puccini, à Victoria.

On devrait bientôt l’entendre à l’Opéra de Montréal. En octobre, elle ira à Vancouver retrouver son héroïne favorite, Mimi, qui tombe amoureuse de son voisin fauché dans La bohème. Au-delà de la musique, elle adore la scène et ses fastes. « Quand j’essaie un costume pour une nouvelle production, je suis tout énervée ! C’est mon côté girlie », lance avec légèreté celle qui a déjà rêvé de devenir diplomate. La voilà ambassadrice en escarpins.

Photo: © Yves Renaud

 

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JULIE BOULIANNE

Le son dans ses veines

Quand elle ouvre la bouche, il en jaillit une rivière d’ambre et d’or. Ce sont là les mots des critiques. « Je dois avoir la voix jaune ! » dit plutôt Julie Boulianne. Et la voilà qui rit à gorge déployée. Si quelqu’un a égaré son sens de l’humour dans les coulisses des temples de l’opéra, ce n’est pas elle.

En janvier, la menue mezzo a eu un… accident de travail. Elle s’est blessée au dos en portant ses énormes valises. Six engagements l’ont traînée de Paris à New York avant qu’elle puisse enfin regagner ses foyers montréalais via Vancouver, où elle a joué Stéphano, le page de l’amant contrarié dans Roméo et Juliette, de Gounod.

Depuis son stage à la Juilliard School, à New York, cette diplômée de l’Université McGill travaille souvent aux États-Unis. L’an dernier, elle entre au saint des saints, le Met de New York, sous la forme de la déesse Diane, flottant au-dessus de la scène grâce à un harnais.

Née à Dolbeau-Mistassini dans une famille de rossignols, Julie Boulianne ne pouvait échapper au chant. « Chez nous, la musique était un moyen d’expression plus que de divertissement. On en écoutait peu ; on en faisait beaucoup. » Elle finance ses études en jouant de l’orgue dans les mariages. Elle accompagne sa cousine, qui chante à ravir : la célèbre contralto Marie-Nicole Lemieux.

Cet automne, elle embrassera son amoureux, le ténor Antonio Figueroa, puis retournera au Met pour trois contrats. Les Québécois pourront l’entendre chanter le rôle de Miranda dans La tempête, qui touchera la capitale cet été. Ou se rabattre sur les disques de cette finaliste aux Grammy, dont l’un est consacré aux lieds de Mahler (ATMA, 2011). « L’opéra, c’est comme le fromage bleu, lance-t-elle avec drôlerie : plus on en mange, plus on aime ça ! »

Photo: © Clive Grainger


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