Culture

Les scènes du crime

Des centaines de détenus font du théâtre dans les pénitenciers d’Italie. Une forme de thérapie qui aide ces durs à cuire à sortir d’eux-mêmes et à « faire quelque chose de bien ». Visite à la forteresse romaine de Rebibbia.

Photo : Mac9/Wikimedia Commons

Sur une musique mélancolique, une vingtaine de clowns tristes montent sur scène à la queue leu leu. Du fond de la salle, une voix féminine leur ordonne soudainement de s’arrêter. « Ça ne va pas du tout ! rugit la metteure en scène. Vous marchez beaucoup trop lentement. On dirait des funérailles… »

Elle est toute menue, Valentina Esposito, mais elle n’a pas besoin de répéter. Les acteurs, musclés et tatoués sous leur costume, pressent le pas sans rouspéter. Si ces comédiens amateurs supportent la critique comme des pros, c’est parce qu’ils le sont déjà un peu : ils font du théâtre quatre jours par semaine.

Ces prisonniers n’ont pas toujours été aussi conciliants. Du plus jeune (27 ans) au plus vieux (76 ans), ils ont écopé de lourdes condamnations. D’où leur incarcération à la section G8, celle des « longues peines », du pénitencier romain de Rebibbia, le plus grand d’Italie.

Dans les prisons italiennes, le théâtre ne tient pas de l’improvisation. Des associations d’artistes professionnels et amateurs initient les détenus aux arts de la scène depuis les années 1980. De nos jours, selon le ministère de la Justice, on joue la comédie dans une cinquantaine d’établissements. Rebibbia a même une vraie salle de 400 places. Tant pis si les fauteuils sont recouverts de velours violet, couleur qui, dit-on, porte malheur au théâtre…

Désormais, les prisons servent carrément de pépinières d’acteurs. Si Reality, long métrage de Matteo Garrone, a remporté le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, c’est en partie grâce à celui qui tenait le premier rôle, Aniello Arena, ex-membre de la Camorra condamné à la prison à perpétuité après une fusillade qui a fait trois morts dans les environs de Naples en 1991.

Un autre film italien, César doit mourir (inspiré de Jules César, de Shakespeare), a été tourné uniquement avec des détenus de Rebibbia. À une exception près : Salvatore Striano – remarquable dans le rôle de Brutus – avait été libéré avant le début du tournage, après huit ans de détention. Réalisé par les frères Taviani, ce film à cheval sur la fiction et le documentaire a remporté l’Ours d’or au dernier Festival de Berlin.

Rebibbia, forteresse de briques construite dans les années 1970, accueille 1 800 pensionnaires. Le ministère de la Justice m’a autorisé à y pénétrer pour interviewer quatre détenus, mais j’ai dû m’engager à leur poser des questions exclusivement sur le théâtre.

Les membres de la troupe de la section G8 m’accueillent comme les comédiens accueillent partout les journalistes : avec beaucoup d’égards. La plupart n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre avant de s’initier à l’art dramatique, mais mes quatre interlocuteurs me parlent de ce qui est désormais leur nouvelle passione. « Quand on est sur la scène, on n’est plus en prison. On ne pense à rien d’autre », dit Gesu (ce prénom, comme celui des autres prisonniers interviewés, est fictif). Giancarlo ajoute : « Ici, dans ce théâtre, on est libres. On réfléchit à ce qu’on pourrait faire après. On espère. » Celui qui parle a pourtant été condamné à perpétuité, mais le jeu appelle l’espoir.

Quelques-uns évoquent spontanément leur passé. « Je n’ai pas fait que de belles choses dans la vie, explique Giancarlo. J’ai aussi fait beaucoup de mal. Si quelqu’un m’avait dit que je ferais un jour du théâtre, j’aurais répliqué : « C’est un fou ! » » Un autre détenu partage son avis : « Même un forcené, s’il fait des efforts, peut arriver à faire quelque chose de bien. Quand on veut, c’est possible. Le théâtre, c’est notre thérapie. »

« Thérapie » est un mot que ne prononce jamais Laura Andreini Salerno – elle n’est pas là pour jouer les thérapeutes, mais pour jouer tout court. Comédienne et veuve d’Enrico Maria Salerno, célèbre acteur italien qui s’est produit dans des prisons en tant que comédien engagé, elle a fondé après la mort de celui-ci, en 1994, la Ribalta (« l’avant-scène »). Cette association encadre aujourd’hui trois laboratori teatrali à Rebibbia. Pourquoi cette initiative ? « Par amour du théâtre, par militantisme, pour donner un sens à ma vie et pour donner un exemple de dignité et d’esprit civique », répond-elle sans hésiter.

L’« esprit civique » a quelque chose de subversif dans une Italie qui ne cesse de s’enliser dans les scandales. Les prisonniers de Rebibbia sont là pour nous le rappeler. Car on n’y trouve pas que des mafiosos. Il y a aussi des hommes politiques, notamment Salvatore Cuffaro, ex-« premier ministre » de la Sicile, qui y purge une peine de cinq ans pour avoir collaboré avec le crime organisé.

Lorsqu’elle décrit ses comédiens, Laura Andreini Salerno, blonde Toscane, ne parle pas politique. « Ces hommes, souvent ex-toxicomanes, ont tout perdu, jusqu’à la liberté. Quand ils touchent le fond et que la vie leur donne une deuxième chance, une deuxième enfance, ils la saisissent. » Le théâtre les aide à le faire. Cela commence par la découverte de la parole, de sa puissance.

Qu’il s’agisse de langage ou de contenu, les dramaturges et metteurs en scène de la Ribalta ont carte blanche. Une production inspirée de La divine comédie, de Dante, a déjà carrément assimilé la prison à l’enfer, décrivant les gardiens comme des « diables ». Mais tout le monde avait compris qu’il ne s’agissait pas uniquement d’un coup de gueule, mais aussi de littérature.

L’administration pénitentiaire voit les laboratori d’un bon œil, bien qu’ils ne fassent pas l’unanimité. Certaines personnes s’indignent. « Il y a des gens qui disent : « Ils ont tué et volé, et maintenant on leur donne des prix ! » souligne Antonella Rasola, vice-directrice de Rebibbia. Mais il y a aussi des gens qui pensent que notre travail, c’est la réinsertion. Je suis de ceux-là. Je suis d’avis qu’il faut soutenir les détenus, les réinsérer dans la société, et le théâtre nous aide à le faire. »

L’expérience a été si concluante que les comédiens de la section G8 sont désormais autorisés, une fois par an, à se produire au Teatro Quirino Vittorio Gassman, dans le centre de Rome. Ceux qui ont participé, il y a trois ans, à cette première « tournée » (si on peut dire) en sont restés bouleversés. « Je n’ai jamais été aussi heureux de toute ma vie, dit Giancarlo. Dans la salle, quand on a allumé et que j’ai vu le public, 1 000 personnes qui applaudissaient, j’en ai été bouche bée. »

Plus le temps de discuter. Giancarlo et les autres doivent remonter sur scène. Valentina Esposito les incite à enchaîner les répliques plus rapidement. « Je veux voir de la vie ! » La pièce qu’ils montent, Exodus, parle de clowns amnésiques qui ont oublié où ils ont planté leur chapiteau. Depuis que le dromadaire a mangé le journal de bord, la troupe est condamnée à tourner en rond.

Chacun s’exprime dans son « dialecte » – romain, napolitain, sicilien, etc. -, comme dans César doit mou-rir, où les acteurs parlent dans des langues régionales, secouant Sha-kespeare (comme Michel Garneau l’a fait en le traduisant en joual).

Le lendemain, lorsque je reviens à Rebibbia, les comédiens sont euphoriques, parce qu’ils viennent d’apprendre que César doit mourir, tourné dans leur pénitencier, a été sélectionné pour représenter l’Italie à Hollywood. Mais aussi parce qu’un des leurs, Alberto, a été libéré… ou presque : on l’a assigné à résidence.

Valentina Esposito est moins emballée. Car la représentation d’Exodus au Teatro Quirino aura lieu dans deux jours. Si Alberto n’obtient pas dans les 48 heures l’autorisation de quitter son domicile pour y participer, un autre comédien devra dire ses répliques. Elle craint qu’il ne soit impossible pour un juge de lui accorder une permission à si brève échéance. « C’est un des inconvénients du théâtre en prison, reconnaît-elle. On ne sait jamais quand un acteur peut nous faire faux bond. »

Le jour tant espéré, en début d’après-midi, 19 comédiens arrivent donc en car au Teatro Quirino. Ses trois balcons, qui dominent une salle en fer à cheval de 990 places, ont rarement vu une troupe surveillée d’aussi près : elle est accompagnée d’une quarantaine de « policiers pénitentiaires » en civil. Leurs macarons ressemblent à des étoiles de shérif. Leurs vestes sont assez amples pour dissimuler des armes à feu.

Lorsqu’un détenu s’avance pour me serrer la main – je suis assis dans la salle encore vide -, un policier nous jette un regard inquiet. « C’est le journaliste », lui explique le comédien. Tout le monde ici a compris qu’il ne doit y avoir aucun contact entre les acteurs et le public.

Les policiers seront postés à tous les accès, mais ils demandent à la metteure en scène de leur indiquer quels comédiens doivent traverser la salle pendant le spectacle. Ils les suivront à la trace.

Bonne nouvelle : Alberto, le 20e larron, a obtenu l’autorisation de quitter son domicile. Tout le monde se lance donc dans la dernière répétition, histoire de régler les éclairages. Valentina Esposito demande aux acteurs de mettre leurs costumes, les manteaux élimés et les chapeaux cloches. « On va transpirer », se plaint l’un d’eux. « Tant mieux ! réplique la metteure en scène. Vous allez puer. » Comme de vrais clowns errants.

Une heure avant la représentation, Valentina Esposito libère les acteurs afin qu’ils prennent une bouchée et se maquillent. Mais elle continue de travailler avec l’éclairagiste. Un responsable finit par s’impatienter. « Je suis désolé, dit-il sur le ton de celui qui ne l’est pas du tout, mais la répétition est terminée ! Je dois absolument allumer dans la salle, parce que des centaines de personnes devant le théâtre bloquent la rue. Il faut les faire entrer. » Il est vrai que même le quotidien milanais Corriere della Sera a parlé de cette représentation hors du commun, et le public est au rendez-vous.

Les spectateurs font leur entrée, se ruent sur les meilleures places. Les familles des prisonniers (lesquels n’ont droit qu’à six heures de visite par mois) se retrouvent au premier balcon. De là, elles pourront faire de meilleures photos. On éteint enfin. Les dames replient leurs éventails, rangent leurs telefonini.

Laura Andreini Salerno, élégante en noir, monte sur scène pour dire quelques mots en guise de préambule. « Le théâtre est une fête où on oublie qui nous sommes, d’où nous sommes, nos différents parcours, parce que nous sommes tous là pour la même raison : une soirée spéciale, un souvenir inoubliable. Viva il teatro! »

Le public applaudit. Comme il le fera tout au cours du spectacle. Afin d’encourager un acteur qui prend la parole pour la première fois. De faire comprendre qu’il apprécie la beauté d’un tableau ou encore l’ironie d’une réplique (« Nous sommes libres ou nous ne sommes pas libres ? » s’interroge un clown en pleine réflexion sur le libre arbitre).

Au premier balcon, les familles des détenus sont progressivement gagnées par l’émotion. Les spectateurs confient leurs larmes, qui à son mouchoir, qui à sa manche de chemise. Puis, le rideau tombe. Les applaudissements retentissent. Les acteurs saluent et explosent de joie. L’émotion monte encore d’un cran quand un policier hisse une fillette – a-t-elle 10 ans ? – sur la scène. Elle se précipite sur son père, l’acteur principal, et s’accroche à ses jambes. Même les armoires à glace fondent en larmes. Le comédien prend sa fille dans ses bras, la serre très fort. Dans quelques instants, redevenu simple détenu, il la rendra aux policiers.

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Au Canada, seuls les prisonniers du pénitencier fédéral William Head, près de Victoria, en Colombie-Britannique, font du théâtre derrière les barreaux. Cette aventure, qui remonte aux années 1980, a connu des hauts et des bas. En 1983, un comédien qui jouait dans une pièce inspirée de la légende de Dracula a utilisé un élément du décor, un cercueil, pour s’échapper ; il a été rattrapé par la suite. Le Hobbit, de Tolkien, monté dans le gymnase du pénitencier en novembre 2012, était la 51e production de cette troupe.

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Danser en cachette

En France, Claire Jenny danse dans des prisons depuis plus de 15 ans. Danseuse et chorégraphe, la fondatrice de la compagnie Point Virgule monte des spectacles qui mêlent détenues et danseurs professionnels des deux sexes.

Au Québec, elle a créé Dé-tension, à la Maison Tanguay, prison provinciale de Montréal, en 2004, et Résilience, prolongements, à l’Établissement Joliette, pénitencier fédéral, en 2006. Mais peu de gens ont vu ou ont entendu parler de ces spectacles, car dans les deux cas, l’administration a refusé que des journalistes assistent aux représentations. Pour la direction, dit Claire Jenny, « il était hors de question de montrer au public que des détenues s’amusaient à faire de la danse ».

Pour Claire Jenny, la danse n’est pas un simple divertissement, mais une façon pour les détenues de reconquérir l’estime de soi, en tant que personnes et en tant que femmes. Dans Chairs incarcérées: Une exploration de la danse en prison, essai qu’elle a écrit avec la criminologue québécoise Sylvie Frigon, elle souligne que le seul exercice physique qu’on leur propose est, en règle générale, la musculation…

Pourtant, ce ne sont pas les spectacles de Claire Jenny qui coûtaient cher aux services correctionnels du Canada ou du Québec ; ils étaient financés par l’Office franco-québécois pour la jeunesse et le Consulat général de France à Montréal, notamment.