Culture

Diane Dufresne au Musée Grévin et à la Maison symphonique

Le 19 avril, non seulement Diane Dufresne reprend, à la Maison symphonique, son  beau concert avec Les Violons du Roy, mais elle — du moins, son effigie en cire — inaugure Grévin Montréal (au cinquième étage du Centre Eaton), première antenne hors de France du musée privé le plus visité de Paris. Le « double » de la chanteuse y paraîtra en compagnie de quelque 120 célébrités, dont Marie de l’Incarnation, messieurs Champlain et Colomb, ainsi que de figures plus contemporaines, tels Gilles Vigneault, Jean Béliveau, René Lévesque, Robert Charlebois. « Il ne faudrait pas que le feu poigne là-dedans ! », dit-elle en riant.

Photo prise par Richard Langevin lors des récentes vacances de la chanteuse à Ponte Vedra, en Floride.
Photo prise par Richard Langevin lors des récentes vacances de la chanteuse à Ponte Vedra, en Floride.

Le musée Grévin, ce n’est pas le comble du kitsch?

C’est une institution, un musée populaire qui permet aux gens d’approcher au plus près des personnalités qu’ils n’auraient pas l’occasion de côtoyer autrement. Et puis, d’être exposée dans un musée, c’est tout de même un honneur…

Entrer au musée, est-ce une façon de laisser une trace?

Je ne suis pas un chien au pied d’un poteau. Je n’ai pas du tout pensé en ces termes-là, je me suis laissé guider par la joie. Monter l’escalier de marbre du musée Grévin, à Paris, et me retrouver face à Monica Bellucci, même en cire, c’est quelque chose. J’ai déjeuné avec la directrice générale, qui m’a convaincue par son enthousiasme, puis j’ai rencontré des artisans ludiques et doués. Il faut beaucoup de talent pour réussir des statues d’un tel réalisme, qui demandent six mois de travail et une quinzaine d’intervenants. Ces spécialistes visent à reproduire non seulement les traits, mais le tempérament, l’essence d’un être.

Parlant de tempérament, pouvez-vous expliquer la fascination, mêlée de peur, que vous avez toujours exercée sur les médias?

[Elle fait « hou ! », je sursaute.] Ils ont peur que je réponde ce que je pense. Les journalistes veulent la vérité et la sincérité d’un artiste, mais il ne faudrait pas qu’on arrive avec son humeur. Je ne peux pas faire semblant que les entrevues sont mon fort. Mon métier est de monter sur scène, pas de répondre aux questions. Aujourd’hui, j’accorde souvent des entrevues au téléphone. Il y a juste les voix et les questions ; c’est plus simple.

Votre vie d’artiste et de femme n’a-t-elle pas toujours été guidée par une volonté d’indépendance et de liberté?

Ma mère, atteinte d’un cancer [elle est morte à 34 ans, en 1958], ne dormait pas beaucoup la nuit. Je me levais pour être avec elle, et nous passions des heures à nous amuser avec des albums à colorier et des crayons Prismacolor qu’elle m’achetait à New York. Elle m’a appris, entre autres choses, que je pouvais mettre du bleu sur les cheveux. Ce fut un premier pas vers la liberté.

C’est en défiant les normes, en désobéissant aux règles, que l’on crée?

On est libre au prix d’une certaine intransigeance. Si j’ai désobéi aux règles, c’est surtout à celles du système qui veut que lorsqu’on est chanteuse, il faut faire ceci ou cela, vendre des disques, etc. Mais la liberté exige aussi une rigueur et surtout beaucoup de solitude pour arriver au vide à partir duquel on crée.

J’ai la prétention de dire que je suis une artiste qui cherche, à travers ses moyens d’expression, à échanger. À quoi ça sert d’être sur terre si ce n’est pas pour partager ? L’amour, l’entraide, c’est essentiel, non ?

Pour paraphraser une ligne de la chanson «Le bagad de Lann-Bihoué», d’Alain Souchon: «La voyais-tu comme ça, ta vie?»

Ma vie n’est pas finie, je vais attendre un peu avant de me prononcer. Ça sert à cela, aussi, la vieillesse : à décanter. J’ai imaginé l’homme de ma vie, il est arrivé. J’ai imaginé une carrière — qui n’est jamais telle qu’on la voit, des fois c’est plus, des fois c’est moins —, qui m’a permis de me rapprocher de la personne que je voulais devenir.

Aimeriez-vous Diane Dufresne si vous n’étiez pas elle?

Je n’aurais pas suivi sa carrière pas à pas, mais j’aurais sûrement été sensible par moments à celle qui, pour se renouveler, n’a jamais craint de se péter la margoulette. Et puis, je me serais probablement dit un jour : « Faudrait bien que je la voie sur scène avant qu’elle crève ! »

Que vous disent les gens qui vous croisent dans la rue?

Il y a ceux qui me saluent d’un bonjour plein de lumière, mais qui ne me parlent pas, ce sont eux qui me connaissent le mieux ; il y a ceux qui, tellement heureux de me voir, me prennent dans leurs bras pour me déclarer leur ferveur ; il y a ceux qui s’adressent à moi au passé : « Je vous ai tellement aimée » ; enfin, ceux qui, pas sûrs de m’avoir reconnue — faut dire que je ne me promène pas avec une traîne pour faire mes courses —, demandent : « C’est-tu toé, Diane Dufresne ? », et auxquels je réponds immanquablement non.

Beaucoup de femmes viennent me voir, et je suis toujours surprise d’entendre que je compte, ou que j’ai compté, dans leur vie. Certaines me disent que je leur ai permis d’avoir moins peur, que je leur donne de l’énergie, la force de continuer.

Êtes-vous attentive aux nouvelles voix, à la jeune génération d’auteures-compositrices-interprètes?

Leur poésie directe, leur fantaisie me touchent. J’aime beaucoup Betty Bonifassi, sa voix profonde, son caractère ; la rappeuse Jenny Selgado, qui m’a fortement impressionnée sur scène par sa connivence avec le public ; l’émouvante Catherine Major, dont je chante une mélodie [« Psy quoi encore », paroles de Martine Coupal]. Et j’adore Lisa LeBlanc, qui, avec son lyrisme tout personnel, apporte un vrai vent de fraîcheur.

Accepteriez-vous d’être coach à l’émission La voix?

Ce n’est pas mon univers, je n’ai rien à montrer, et qui suis-je pour juger le monde ? En plus, je ne suis pas sociable. J’aurais du mal à enseigner quoi que ce soit, car pour affirmer ma différence, j’ai dû désapprendre ce que l’on m’avait inculqué.

À une question sur sa retraite éventuelle, Juliette Gréco, 86 ans, a répondu: «Si j’arrête de chanter, je meurs.» Diriez-vous la même chose?

Étrangement, on ne demande jamais à un écrivain ou à un peintre s’il songe à arrêter. Beaucoup ont commencé tard ou ont livré leur meilleure œuvre à un âge avancé. Tant que je chanterai juste et qu’il y aura du monde pour m’écouter, j’endurerai le trac et l’angoisse, mais, à 68 ans, il faut une force physique extraordinaire pour se produire sur scène sans avoir mal partout après.

C’est quand on s’arrête pour souffler qu’on se rend compte que le temps passe. Quand on travaille, on rêve toujours de ne rien faire. Mais quand on ne fait rien, on fait quoi ? On regarde la télévision ?

Depuis plusieurs années, vous chantez des thèmes écologiques. Que devrions-nous faire pour sauver la planète?

Je n’aime pas donner des conseils, mais je crois qu’il ne faut pas se laisser berner par les politiciens qui parlent de crise économique, alors que le problème le plus grand est l’écologie. Sans doute aurait-il fallu nous rendre compte bien avant aujourd’hui que la planète, c’était le paradis que le catéchisme nous promettait « à la fin de nos jours ». Mais Daniel Bélanger a écrit cette phrase merveilleuse : « La fin de l’homme ne sera pas la fin du monde. »

Y a-t-il une image de Diane Dufresne, fillette, qui vous vient à l’esprit?

Oui, en communiante. J’ai eu trois robes de première communion : d’abord une courte et raide, pareille à celle de toutes les élèves du couvent Hochelaga ; ensuite, ma mère m’a confectionné une robe longue avec du nid-d’abeilles, sur laquelle la chatte a mis bas la veille de la cérémonie, ce qui a obligé ma mère à m’en coudre une autre durant la nuit. Je me revois sur la photo avec mon diadème, très souriante, alors qu’il me manque une dent en avant, dans ma robe immaculée. Déjà, le show-business.

Quel serait votre plus grand rêve?

Rendue à mon âge, je dirais celui de mourir en santé.

La mort, justement, cogne à votre porte: qu’apportez-vous dans l’autre monde?

Si elle cogne, c’est sûr que je ne lui ouvre pas ! Sinon, j’emporte le regard que mon amoureux pose sur moi. Pour être sûre d’être aimée durant l’infini, ce qui peut être long. Ce qui nous inquiète tous, au fond, c’est d’être seul. Seul dans le néant, ça doit faire tout un buzz.