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Citoyen Jacques Godbout

La démocratie est morte, place à la postdémocratie, dit Jacques Godbout dans cet extrait d’un ouvrage d’entretiens avec Mathieu Bock-Côté. Avec ces deux-là, on ne s’ennuie pas !

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Illustration : Gérard Dubois

La démocratie est morte, place à la postdémocratie, dit Jacques Godbout dans cet extrait de Le tour du jardin : Entretiens avec Mathieu Bock-Côté sur les livres, la politique, la culture, la religion, le Québec et la saisine, un ouvrage d’entretiens avec Mathieu Bock-Côté. Avec ces deux-là, on ne s’ennuie pas !

«Serions-nous maintenant en postdémocratie ? Il reste évidemment des vestiges du système, des élections, des parlements, des programmes politiques et un État de droit, mais les élections, si elles ne sont pas truquées par les agences de communication, peuvent s’acheter malgré toutes les lois de financement ; les parlements bien évidemment siègent encore, avec des commissions d’enquête, des ministres et des députés, mais ils ne sont plus le lieu de la pensée et de l’éloquence, ils ressemblent à des cours d’école où les élèves se chamaillent en prétendant qu’un gang est plus fort que l’autre ; les programmes politiques sont bien rédigés par des comités, votés par les membres d’un parti, mais ils sont calibrés pour plaire au plus grand nombre et rarement mis en place après la victoire sous prétexte que le parti défait avait déjà vidé la cagnotte ; pour ce qui est de l’État de droit, il n’y a aucun doute, les lois existent, elles s’améliorent parfois, la police en général réussit à les faire respecter, mais le système judiciaire est engorgé et coûte si cher que l’on peut se ruiner en cherchant à obtenir justice.

Dans le film que Steven Spielberg a consacré à Lincoln, on apprend que l’abolition de l’esclavage au nom de l’égalité des êtres humains n’a été possible que grâce à la corruption, à la ruse et aux restrictions mentales du premier président de la plus grande démocratie moderne. C’est de la même façon qu’en notre pays, comme en France d’ailleurs, fut abolie la peine de mort contre la volonté populaire. La décision d’un chef politique pouvait l’emporter sur la « douce tutelle » des citoyens.

Le gouvernement du peuple par le peuple demande parfois des entorses à l’idée que l’on se fait des décisions « démocratiques ». Reste que les grands débats politiques, comme les idéologies, sont choses du passé, les législateurs sont coincés maintenant dans des discussions morales, l’euthanasie, le mariage homosexuel, la mère porteuse, l’avortement, les OGM ou le pétrole, des enjeux dont la société discute comme elle se passionne pour les faits divers.

Les grands défis démocratiques sont derrière nous : les gouvernements, interreliés par la mondialisation des flux financiers, sont désormais plus ou moins impuissants. Un gouvernement démocratiquement élu ne peut garantir à ses citoyens le filet social ou l’environnement sain promis que si l’équilibre de son budget le permet, or cet équilibre dépend de l’univers financier international, en bonne partie gangrené par les mafias et les conglomérats financiers, à l’abri de tout contrôle. La liberté réelle d’agir pour le peuple par le peuple s’est lentement évaporée.

Le XIXe siècle a inventé la démocratie, je ne sais quel nom on donnera à cette postdémocratie qui s’installe présentement. Hier, dans une agglomération, les villageois étaient libres de leurs mouvements et de leur pensée, mais ils demeuraient solidaires, on savait ce que chacun mangeait et buvait, si celui-ci allait à la messe, qui avait une maîtresse, qui accumulait un magot, quelle était son allégeance politique, à quelle publication l’un ou l’autre s’abonnait. La postière, le boucher, le curé, le notaire, les vieilles filles derrière les rideaux tirés, les lignes téléphoniques doubles et le reste étaient le Facebook de la petite société. Or on pouvait s’en échapper, partir en ville, retrouver la liberté dans l’anonymat.

Cet exil n’est plus possible dans le village global. La toile d’araignée du système marchand vous englue et vous tient prisonnier. Les voisins qui, dans le système rural, vous espionnaient vous suivent sur votre page Facebook. Les gouvernements qui espionnent vos communications, cartes à puce et réseaux sociaux sont vos nouveaux tuteurs. Les sociétés numériques se contrefichent de la démocratie, elles travaillent à leur profit et à celui des financiers qui contrôlent la Banque qui les contrôle à son tour. La postdémocratie du village global est une aventure commerciale qui a comme premier souci de vous donner l’illusion de la liberté, les marchandises abondent et vous êtes l’une d’elles. La douce oppression des électeurs a cédé la place aux lobbies. Voyez les lois sur le contrôle des armes, à Washington !

Ce n’est pas sans intérêt qu’un fabricant new-yorkais en 2013 offrait des vêtements qui défient les caméras de surveillance : emmailloté dans un manteau fait de nickel et d’argent, avec une cagoule et un foulard de même tissu, vous pouvez déjouer les systèmes de détection thermiques, les drones de la Gendarmerie royale et les radars. Le même fabricant offre des étuis de téléphone portable en métal, spécifiquement conçus pour que votre appareil soit indétectable, car même éteint celui-ci dégagerait un indice de présence.

Votre ordinateur est l’ADN de votre sociabilité et de votre transparence. Je soupçonne que la paranoïa, encouragée par l’industrie de la « sécurité », va se substituer à la lutte des classes. Personnellement, cette postdémocratie ne devrait guère me gêner, je suis un vieux démocrate, mais est-ce que tous les démocrates sont vieux ?»

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Le tour du jardin : Entretiens avec Mathieu Bock-Côté sur les livres, la politique, la culture, la religion, le Québec et la saisine
par Jacques Godbout
Éditions du Boréal
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