Culture

La vengeance du désert

L’écrivain Boualem Sansal laisse entendre que nous ne mesurons pas le danger que représentent les islamistes pour l’avenir de la civilisation, tout comme nos pères n’ont pas su voir venir le fascisme et le nazisme au siècle dernier.

Statue de Mustafa Kemal Atatürk. Quand il a instauré la république de Turquie, c'était pour sortir son peuple des simagrées religieuses (Photo © Alamy)
Statue de Mustafa Kemal Atatürk. Quand il a instauré la république de Turquie, c’était pour sortir son peuple des simagrées religieuses (Photo © Alamy)

Je ne voudrais pas mettre de mots dans la bouche de Boualem Sansal, romancier et ingénieur algérien, mais cet écrivain laisse entendre que nous ne mesurons pas le danger que représentent les islamistes pour l’avenir de la civilisation, tout comme nos pères n’ont pas su voir venir le fascisme et le nazisme au siècle dernier.

Les Frères musulmans marchent la main dans la main avec al-Qaida, le meurtre et la répression sont leurs armes favorites. Les Sœurs musulmanes participent activement à l’économie de bazar : Sœurs et Frères établissent des réseaux caritatifs, profitent de la pauvreté endémique, prêchent l’islamisme jusque dans les universités. Ils ont soif de pouvoir.

La grande religion musulmane est aujourd’hui la plus importante du monde. Elle gagne du terrain tous les jours, car elle s’offre comme la contrepartie d’une culture matérialiste occidentale simultanément désirée et haïe. Il serait naïf, selon cet auteur qui connaît l’islamisme de l’intérieur (en Algérie, la guerre politicoreligieuse a fait plus de 200 000 morts), de croire qu’il y a d’un côté des extrémistes et de l’autre de « bons musulmans » ; car ces populations votent aux élections pour les islamistes et représentent l’armée de réserve. « Gouverner au nom d’Allah », c’est imposer la charia et revenir à des pratiques médiévales, la loi coranique étant par définition incompatible avec la démocratie, qui accorde aux gens la liberté de penser et d’agir.

De nombreux musulmans se posent des questions fondamentales sur l’islam et la modernité, mais ils n’obtiennent que le silence des intellectuels, qui n’osent critiquer de peur d’être ostracisés. Quand Atatürk instaura la république de Turquie, c’était pour sortir son peuple des simagrées religieuses. Il imposa la laïcité, dénonçant « l’islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies ». Aujourd’hui, la Turquie recule pas à pas, et certains envisagent de reconvertir en mosquée le musée de la basilique Sainte-Sophie, à Constantinople (Istanbul).

Pour éviter de perdre leurs trônes, les rois du pétrole, qui ne veulent pas de la démocratie, encouragent en catimini la guerre à l’Occident. L’Arabie saoudite subventionne des mosquées jusqu’au Canada : ces lieux de culte sacralisent le territoire, servent aux rencontres et à la propagande, permettent de convertir des jeunes gens au djihad, et les imams, dans leurs prêches, peuvent faire pression pour que les femmes restent à leur place, voilées. La communauté musulmane à l’étranger devient un avant-poste. Profitant de l’immigration, les islamistes, écrit l’ingénieur Sansal, savent se servir de toutes les failles de la démocratie. Ils ont depuis longtemps appris à réclamer et à manifester (la rue arabe), en invoquant les droits de l’homme pour qu’on tolère leurs exigences.

Les plus radicaux, inspirés par le Coran, instrumentalisent l’islam en objet politique. En fait, c’est toute la mentalité arabe forgée dans le désert qu’il faudrait transformer. Pour qui l’islamisme est-il un problème ? Certainement pour les Perses et les Arabes, qui s’entretuent, mais aussi pour l’Europe et l’Amérique, que les combattants d’al-Qaida veulent annihiler — on peut l’entendre sur Internet. Il faut lire ce livre éclairant et courageux pour comprendre les enjeux qui ne méritent pas d’accommodements.

+Livre-Gouverner-Allah

« Hier inconnu et persécuté, l’islamisme est devenu un phénomène planétaire, il pense le monde et veut le redessiner, avec deux armes qu’il maîtrise parfaitement, la terreur et la prédication. »

Gouverner au nom d’Allah, par Boualem Sansal, Gallimard, 154 p., 21,95 $.