Culture

The Clock au Musée d’art contemporain de Montréal

Le Musée d’art contemporain de Montréal présente, jusqu’au 20 avril, The Clock. Une expérience cinématographique sur le temps tout à fait singulière, rapportait notre chroniqueur Jacques Godbout après un visionnement à Ottawa en 2012. Voici son article, en rappel.

«The Clock»: 24 heures une minute à la fois
Photo: Ben Westoby, avec White Cube

Le Musée d’art contemporain de Montréal présente, jusqu’au 20 avril, The Clock. Une expérience cinématographique sur le temps tout à fait singulière, rapportait notre chroniqueur Jacques Godbout après un visionnement à Ottawa en 2012. Voici son article, en rappel.

(Article original paru le 4 mai 2012 dans le site de L’actualité)

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The Clock n’est pas un « film », mais ce collage vidéo est tiré de 10 000 fragments de films, arrachés au répertoire cinématographique européen, américain et japonais.

Ce n’est pas en soi un « essai cinématographique », et pourtant The Clock parle de la matière même du cinéma, c’est-à-dire le lent déroulement du temps. L’œuvre de Christian Marclay n’est pas non plus un « spectacle » comme se conçoit tout spectacle, car elle n’a ni début ni fin. Il s’agit en fait d’une expérience chronologique intime.

Marclay impose un rituel de projection : vous pénétrez dans une salle noire pourvue de confortables canapés blancs Ikea, vous vous asseyez, et l’heure qui s’affiche dans la scène en cours est celle de votre montre-bracelet. Impossible d’arriver en retard, « l’horloge » tourne non-stop pendant 24 heures, synchronisée avec le fuseau horaire. Vous voilà dans une machine à explorer le temps, vous voyez en temps réel un réel qui n’en est pas un. Dans les premières minutes, vous vous surprenez à rire quand vous découvrez la précision du montage et le souci maniaque des minutes qui s’affichent à l’écran ; vous arrivez du monde extérieur.

Et puis le son vous enveloppe, comme un monologue intérieur. Peu à peu, vous êtes happé, hypnotisé. À l’écran, Joan Crawford, Humphrey Bogart, Bette Davis ou Jean Gabin discutent au lever du lit, attendent un train à la gare, filent en voiture ou reçoivent des visiteurs au salon avec cent autres acteurs du 20e siècle, coincés dans des histoires dont vous n’apprendrez jamais le dénouement.

Une musique, un geste, une voix, une réplique, et à tout moment les personnages vérifient à leur poignet l’heure qu’il est, celui-ci remonte un réveil, celui-là passe devant une horloge qui se découpe à l’arrière-plan, et vous faites alors comme Jack Nicholson ou Alain Delon : vous attendez impatiemment la prochaine minute.

Vous reconnaissez Al Pacino, revolver à la main, vous vous en voulez d’avoir oublié le titre du film dans lequel il jouait, mais vous savez que cela n’a pas vraiment d’importance. Pour que les minutes se suivent en temps réel, il faut tuer le temps : la caméra s’attarde sur une cigarette qui se consume dans un cendrier pendant qu’une condamnée à mort attend que les gaz l’empoisonnent.

12 h 04 : un employé regarde sa montre et branche un disjoncteur.
12 h 05 : un journaliste de la BBC lit un bulletin radiophonique.
12 h 05 : les aiguilles de Big Ben plein écran.
12 h 06 : Clyde Owen fouille dans sa garde-robe à la recherche d’un costume, il chantonne.
12 h 06 : un pendule oscille.
12 h 07 : Chapeau Melon sort dans la rue, vérifie sa montre.
12 h 07 : un chien jappe.
12 h 07 : on s’approche d’un cadavre en sang.
12 h 07 : une jeune femme en costume du 19e siècle sous une ombrelle fait une remarque amoureuse.
12 h 07 : plan rapproché d’une pendule électrique.
12 h 07 : un courtisan répond à la donzelle.
12 h 08 : un cowboy en plein soleil se prépare au combat.

Quelques minutes plus tard, à 12 h 15, Julia Roberts, caressant son amant au lit, s’écrie tout à coup : « Il est midi quinze ! » et se lève précipitamment, mais dans The Clock vous ne saurez jamais où elle allait, et si Katharine Hepburn ouvre une porte pour pénétrer dans une pièce, ce peut être Hugh Grant qui arrive par une autre entrée dans un nouveau lieu.

Vous constatez rapidement qu’aux heures tapantes l’action s’accélère, et vous retenez que les images de cadrans lumineux ou solaires, de réveille-matins, d’horloges murales ou « grand-père », de montres à quartz et de pendules, de minuteries branchées à des explosifs pullulent étrangement dans les films de fiction.

Est-ce ainsi que l’on nous raconte depuis toujours des histoires au cinéma ? Les extraits de films sont tantôt en noir et blanc, tantôt en couleurs. Les époques se chevauchent. Après quelques heures de visionnement, vous ne réfléchissez plus, vous laissez le flux des séquences vous emporter comme une marée, et ce qui est grave, c’est que vous ne pourrez jamais raconter ce que vous avez vu. Vous avez été déconstruit par un cinéaste iconoclaste qui avoue ne rien connaître au cinéma.

Christian Marclay, né en Californie en 1955, aujourd’hui citoyen suisse, a d’abord fait des études universitaires en art de l’image. Puis, tournant le dos aux beaux-arts, il a entrepris une carrière artistique comme musicien, sans connaître la musique, car ce n’était pas tant les mélodies qui l’intéressaient que la création de sons inouïs. Ce « tournetabliste » révolutionnaire, improvisateur passionné, modifiait l’usage des vinyles 33 tours, les découpait en quartiers, les recollait et les faisait jouer. Parfois, il s’intéressait au bruit d’une guitare traînée sur le pavé. Quand, dans les années 1980, Marclay s’est joint à un groupe rock, il s’accompagnait d’un instrument artisanal, fabriqué de platines d’électrophones montées en série.

Cet « artiste » a passé sa vie à bricoler et recycler les œuvres et les créations des autres. Il habite l’air du temps. Bruiteur, DJ ou musicien, Marclay a été invité à présenter ses installations et performances dans les plus grands musées du monde depuis l’an 2000. On trouve un court métrage de son cru sur YouTube, un bout-à-bout de sonneries de téléphone tirées de scènes cinématographiques, opération un peu vaine, mais qui lui a peut-être inspiré un coup de génie.

En 2010, en effet, Christian Marclay présentait The Clock à la galerie White Cube, à Londres, et c’était gigantesque ! L’année dernière, à Venise, on lui remettait le Lion d’or du meilleur artiste de la 54e Biennale ! The Clock a depuis été présenté à Séoul, Moscou, Paris, Boston, Jérusalem et Tokyo.

Trop de musées, en concurrence avec le monde du spectacle, croit Christian Marclay, cherchent des expositions qui attireront d’abord les foules, la qualité de présentation des œuvres important de moins en moins. C’est pourquoi il insiste tant sur un cadre intime pour la projection de son travail, afin d’éliminer les distractions qui envahissent de plus en plus les esprits. Et c’est ainsi qu’ultimement Marclay vous permet de découvrir qu’en réalité The Clock est en vous, et qu’obsédé par le temps, la vie vous glisse entre les doigts.