Culture

Du sang et des femmes

Comment en est-on venu à diviser le travail entre femmes et hommes ? Pourquoi les métiers de forgeron, de boulanger ou de marin sont-ils majoritairement masculins ? Et pourquoi la prêtrise est-elle interdite aux femmes dans l’Église catholique romaine ?

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Illustration : Delphie Côté-Lacroix

Comment en est-on venu à diviser le travail entre femmes et hommes ? Pourquoi les métiers de forgeron, de boulanger ou de marin sont-ils majoritairement masculins ? Et pourquoi la prêtrise est-elle interdite aux femmes dans l’Église catholique romaine ?

Comme bien des personnes, j’ai souvent répété que la Deuxième Guerre mondiale avait, au Québec, enfin permis aux femmes d’envahir le monde du travail. C’étaient ignorance et pur machisme : les femmes travaillent depuis la préhistoire, souvent plus durement que les hommes — au XIXe siècle, elles descendaient avec les enfants dans les mines. La division des tâches ne tient pas à la seule force masculine, mais à un tabou culturel.

Dans un essai provocant, l’anthropologue Alain Testart avance une hypothèse qui bouscule les idées reçues : ce sont les croyances religieuses qui expliquent le gros de la division sexuelle du travail. « Que par ailleurs, ajoute-t-il, ces croyances aient contribué à maintenir les femmes dans une position subordonnée, c’est une évidence. »

Testart montre qu’à l’origine de ces superstitions, qui remontent aux chasseurs-cueilleurs, on découvre la dimension magique du corps des femmes. De leur intérieur coule du sang à intervalles réguliers. Même avant que les humains aient établi une relation entre la reproduction et la sexualité, les menstrues inquiétaient et distinguaient la femme de l’homme.

Tuer des animaux à la chasse ou faire jaillir le sang d’un cochon ne convenaient pas à celles qui saignaient. Le tabou : ne pas mêler le même au même. C’est une croyance semblable qui a poussé à l’exogamie, c’est-à-dire l’obligation d’aller chercher un conjoint ou une conjointe en dehors de la parentèle. D’où les prisonniers tributs de guerre, adoptés par la tribu.

Et c’est pourquoi le prêtre, responsable du sacrifice de la transsubstantiation dans l’eucharistie, peut seul manipuler le sang du Christ, ce que ne saurait faire une femme. L’Église, en refusant d’ordonner les femmes, suit une tradition qui remonte à la nuit des temps. Et les prêtres, touchant du sang « réel », ne peuvent — comme les femmes — chasser ou faire la guerre. Si Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, a pu aller au combat, c’est qu’elle souffrait d’aménorrhée (absence de menstruation chez une femme en âge d’avoir des règles), ce qui fut attesté lors de son procès.

Les croyances ont la vie dure, car elles « s’attachent aux métaphores, aux symboles ». Les menstrues, dit-on encore, font tourner la mayonnaise ou même le vin. Les femmes peuvent participer aux vendanges, mais ne sauraient émonder la vigne. Tailler, couper sont un travail d’homme ; cueillir, semer, rassembler sont la responsabilité de la femme.

L’auteur suit une démarche fascinante et va jusqu’à fouiller la manière qu’ont les unes et les autres de se suicider : le poison et la pendaison sont féminins, se couper les veines ou se tirer une balle dans la tête seraient statistiquement propres aux hommes.

Le progrès technique s’avère souvent défavorable aux femmes. Tant que le travail se déroule dans un cadre domestique (tissage, poterie), il est féminin ; s’il s’industrialise, il devient masculin. L’homme en tire alors des richesses et un pouvoir qu’il s’empresse d’exercer contre les autres hommes. Alain Testart éclaire de façon inattendue un débat nécessaire, rappelant que sans la volonté des femmes, la répartition injuste du travail resterait soumise à des idées d’un autre âge.

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L’amazone et la cuisinière
par Alain Testart
Gallimard, 192 pages
29,95 $.

 

 

 

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«Pendant des millénaires, et probablement depuis la préhistoire, la division sexuelle du travail provient de ce que la femme a été écartée des tâches qui évoquaient trop la blessure secrète et inquiétante qu’elle porte en elle. »