Culture

Raconte-moi un auteur : Olivier Kemeid

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Olivier Kemeid, finaliste dans la catégorie «Théâtre», s’est prêté à l’exercice.

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Olivier Kemeid (photo : MH de Carufel)

Olivier Kemeid est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Théâtre» pour Moi, dans les ruines rouges du siècle (Leméac).

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Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

À l’âge de 10 ans, je suis parti vivre avec ma famille sur un voilier, pendant un an. Nous avons quitté le lac Champlain où était situé le bateau, puis nous avons navigué tout le long de la côte est des États-Unis, jusqu’aux Antilles. Je n’allais pas à l’école ; comme j’avais sauté une année à mon école primaire, mes parents avaient décidé que je pouvais «rater» une année et ainsi revenir avec les enfants de mon âge.

Ce fut une année fondatrice, une sorte d’année-zéro pour moi : j’ai lu une quantité incroyable de livres, surtout des Jules Verne, voyageant en même temps que les héros de ses livres, en parallèle à eux, en quelque sorte… Puis j’ai tenu un journal de bord, dans lequel je me forçais à écrire une page par jour : ce fut mon premier écrit non académique, et c’est avec ce journal qu’est né le désir d’écrire, à la fois pour fixer les événements (le travail de la mémoire), mais aussi pour les prolonger, les réfléchir et comprendre ce qui se jouait en moi.

Quel est votre rituel d’écriture ?

J’étais un écrivain du soir jusqu’à la naissance de mes enfants. J’ai basculé en écrivain du petit matin, particulièrement de l’avant-midi. J’alterne entre mon bureau, ma table à dîner et les cafés. Impossible pour moi d’être en robe de chambre ou en vêtements négligés, ou même les cheveux en broussaille : je dois être propre, habillé comme si j’allais travailler quelque part. Impossible aussi de travailler au milieu d’un désordre : j’ai mon petit rituel de rangement, même dans les lieux extérieurs à mon écriture (chambres des enfants, cuisine). Oui, il y a une espèce de classification mentale qui est provoquée par ce rangement quasi compulsif.

Étonnamment, j’ai besoin de calme absolu dans la maison, alors que je supporte sans problème la cacophonie d’un café — enfin, une cacophonie relative : je ne peux tout de même pas écrire dans un bar ou une discothèque.

J’aimerais tant pouvoir écrire dans les autobus, les trains et les avions… Mais la plupart du temps, mon mal des transports m’empêche même de lire.

La date d’échéance est l’une de mes plus grandes embûches. Je la vois ni plus ni moins comme une guillotine, un couperet, et pour tout dire, comme la mort. Un peu comme si c’était ma propre échéance, ma date de péremption. Je déteste fixer le temps, je hais les prévisions, je n’arrive pas à dire «cela me prendra tant de mois, tant de semaines». Et pourtant il le faut, surtout en théâtre, où les délais de production sont serrés, où toute une équipe attend le texte… Je suis reconnu pour dépasser ces dates, me retrouver coincé, tenter de négocier une sortie, un report. J’avoue penser parfois à une fuite, une fuite réelle : où est-il passé ? Ne devait-il pas nous rendre son texte le 10 octobre ? Tenez, même la date fixée pour remettre ce questionnaire, je n’ai pas pu la respecter !

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

Vie et mort du roi boiteux, de Jean-Pierre Ronfard. La dimension épique, la langue qui emprunte à tous les registres, ce savoir encyclopédique et jouissif, cette verve rabelaisienne, cet humour mêlé à un grand sens du tragique… J’ai lu cette pièce-monument à l’âge de 19 ans ; sa lecture n’est pas étrangère à mon goût d’écrire du théâtre. Et, plus largement, à en «faire».

Ulysse, de Joyce. Ce n’est pas très original, c’est souvent cité par les écrivains, ou, pire, agité en flambeau sans qu’on l’ait vraiment lu. Mais je me suis attelé sérieusement à sa lecture pendant tout un automne, je me suis fait mon propre cours Joyce, muni de mon crayon, d’un carnet de notes et d’un très bel ouvrage du peintre Frank Budgen, ami de Joyce, sur la création d’Ulysse. C’est la première fois de ma vie que j’ai cru écrire en lisant. Si vous acceptez de plonger dans son œuvre, Joyce vous fait écrire, il vous force à recomposer avec lui le monde et les choses, dans une nouvelle langue. C’est une expérience unique, fascinante, qui vous change à tout jamais.

J’ai vécu la même chose avec Le Bruit et la fureur, de Faulkner : une conception du temps autre, qui vous fait lire les événements d’une nouvelle manière.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Les voyages, les lectures. L’errance, la balade sans but — folâtrer, se perdre. J’écris souvent après. Comme s’il devait y avoir au préalable un vide, du néant, une table rase.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

J’aime prendre non pas le thé mais des cafés avec Robert Lalonde et André Major. Ce sont deux écrivains qui ont compté et comptent encore beaucoup pour moi.

J’aimerais bien prendre le thé avec Marie-Claire Blais. On ne le sait pas assez, parce qu’elle est discrète et humble, mais en plus de son immense œuvre, elle a inspiré, poussé, encouragé de nombreux auteurs. C’est à elle qu’est dédicacée L’Avalée des avalés, de Ducharme : «À Marie-Claire Blais, respectueusement, comme à une princesse».

J’aurais beaucoup aimé prendre un rhum avec Garcia Marquez et son ami, l’écrivain Alvaro Mutis, que m’a fait connaître André Major, mais c’est trop tard… Emmanuel Carrère, tiens — son Adversaire fut une de mes lectures importantes. Et Cormac McCarthy : je tiens sa Route comme l’un des plus grands romans des dernières années, en filiation directe avec l’œuvre de Faulkner. Mais ce que je désirerais par-dessus tout, c’est voyager en Europe avec Claudio Magris : j’ai arpenté dans ma tête le Nord de l’Italie, le Danube, la Mitteleuropa en compagnie de ses livres magnifiques, et adorerais me faire guider par lui sur ces (ses) terres.

L’image du thé me renvoie au thé à la menthe, et s’il avait été encore vivant, j’aurais beaucoup aimé prendre le thé avec l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, au café El Fichaoui qu’il aimait tant, au Caire, et où j’ai eu la chance de prendre le thé… mais sans sa présence. J’aurais aimé l’entendre parler des mythologies qui ont façonné ce coin du monde et avec lesquelles il jouait de si belle manière : son roman Les Fils de la médina puise à la fois dans La Bible, la Torah et le Coran pour relater la genèse de l’Égypte. Un livre puissant, libre.

Mieux que prendre le thé avec un étranger : prendre le thé avec L’Étranger. Oui, je ressens ce curieux sentiment de tristesse de n’avoir pu connaître Camus ; j’ai une profonde admiration pour l’homme, son œuvre, son action. J’ai lu je ne sais combien de biographies à son sujet, dans un désir inatteignable de le connaître.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

L’inspiration qui serait divine.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général  ?

Un encouragement. Ce qu’il y a de beau dans les nominations, c’est qu’elles vous placent en compagnonnage ; ce n’est pas encore l’espèce de hiérarchie obligée des Prix. Je sais bien qu’il y a déjà eu une sélection, mais le fait de côtoyer d’autres œuvres si différentes et si belles me fait chaud au cœur. J’aime cette collectivité, peut-être, entre autres, parce qu’elle me renvoie au théâtre, qui se méfie des hiérarchies.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Aucune idée. Je n’ai jamais procédé par thème. Tout part d’une envie, d’un désir, d’une intuition : une image, une musique, une phrase. Ou alors, un événement. Le ou les thèmes, je les laisse à l’inconscient. La plupart du temps, j’ai compris et perçu le thème général de l’œuvre après sa création. Tant mieux ; avoir su avant, je ne l’aurais peut-être pas écrite !

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

C’est une grande invention technologique. Vous avez sans doute vu passer, sur Internet, cette extraordinaire publicité ironique où l’on faisait mine de décrire une nouvelle invention révolutionnaire : le book. Condensation de l’information, portabilité de l’objet, facilité d’utilisation, interruption aisée et libre, esthétisme, etc. Au-delà du rire, cette vidéo démontrait avec éloquence la formidable avancée technologique que fut l’invention du livre ; une invention que la tablette électronique n’a pas rendu obsolète.

À chaque apparition d’une nouvelle technologie, l’humanité a cru à la disparition de vieilles techniques, voire de domaines artistiques : on a cru à la mort de la radio lors de l’apparition de la télévision, on a chanté la mort du théâtre avec l’avènement du cinéma, on a pleuré la prochaine disparition de la sculpture avec la naissance de la 3D, celle de la peinture avec la photo, etc. Et pourtant, radio, théâtre, peinture et sculpture sont encore présents : renouvelés, certes, mais encore vivants. La littérature et son objet indéfectible, le livre, vont durer, de la même manière que la fusée n’a pas entraîné la disparition de la roue, Internet et ses succédanés ne provoqueront pas la mort du livre.

La grande question restera celle de sa diffusion. La concentration de sa distribution, la fragilisation des librairies indépendantes, la mise à mal du métier de libraire sont de grands coups portés dans l’avenir du livre. Il y aura certes des périodes creuses et je crois que nous sommes dans une période descendante en ce qui concerne la diffusion, mais j’ai espoir que des remontées adviendront.

Lorsque les lecteurs prendront réellement conscience de l’appauvrissement culturel provoqué par la diffusion de masse, lorsque le fait de parler à un libraire aiguisé deviendra un privilège rare, peut-être que quelques changements s’opéreront.

Votre relation avec vos lecteurs ?

J’ai la chance d’avoir une relation directe, immédiate, avec des «auditeurs», c’est-à-dire les spectateurs, lors des créations de mes textes. Mais c’est une relation évidemment tronquée, qui passe par le prisme des acteurs, des mises en scène, de cette relation scène-salle si mystérieuse.

Lorsque j’ai des réactions de lecteurs qui ont lu l’œuvre sans la voir créée à la scène, je suis toujours déboussolé — j’ai moi-même en tête le spectacle que j’ai vu —, mais aussi ravi de constater l’indépendance, la «survie» du texte au-delà de la scène.

Pris par les affres de la production, l’auteur de théâtre créé pour le moment présent, pense à la première, écrit même parfois pour des acteurs spécifiques, voire pour une salle précise… Pouvoir se distancer de tout cela, par la publication, par le temps qui passe aussi, me fait un grand bien : cela nous aide à transformer notre œuvre en objet, et nous pouvons commencer à l’observer de manière un peu plus détachée. Je dis bien «un peu plus»…

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Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.