Culture

Henning Mankell : un modèle suédois

Si le modèle suédois est en déliquescence, Henning Mankell est un modèle d’écrivain engagé comme il y en a peu aujourd’hui, dit Jacques Godbout.

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Kenneth Branagh dans le rôle de l’enquêteur Kurt Wallander, pivot des polars d’Henning Mankell. – Photo : Laurence Cendrowicz/Left Bank Pictures 2011

Le 29 mai 2010, des militants internationaux quittaient Nicosie (Chypre), à bord de navires transportant vivres et médicaments pour Gaza. Ils voulaient forcer le blocus illégal qu’Israël imposait à l’enclave palestinienne. Henning Mankell était du voyage, à bord du Sophia, arraisonné dès le lendemain par les soldats israéliens en pleine nuit, au beau milieu des eaux internationales. Violents, les soldats se comportaient en pirates, huit ou neuf passagers étaient tués, mais l’auteur Mankell était immédiatement isolé sur le navire et protégé.

Deux jours plus tard, un Mankell en colère, qui avait voulu « joindre l’acte à la parole », était renvoyé en Suède. Les autorités israéliennes savaient bien ce qu’il représentait et ne souhaitaient pas en faire un martyr : avec plus de 40 millions d’exemplaires d’œuvres de fiction vendues dans 120 pays, traduites en 40 langues, Henning Mankell était trop connu. Pourtant, Kirsten Jacobsen rapporte, dans la biographie qu’elle a faite de lui, qu’il est encore plus ou moins ignoré dans son propre pays, peut-être parce qu’il le critique avec véhémence, d’autant plus qu’il lui est profondément attaché.

Abandonné à deux ans par sa mère, réfugié dans une petite ville avec son père juge, l’enfant (le vrai créateur en soi, insiste-t-il) se souvient du tribunal au-dessus duquel il habitait avec frère, sœur et grand-mère. Le juge était un père aimant et un homme de principes ; son fils Henning est devenu un auteur dont la même fibre morale parcourt toute l’œuvre, dramatique ou romanesque, ne cessant de fouiller la condition humaine.

Mankell se désespère de voir la Suède « démanteler l’État-providence depuis que le gouvernement a fusionné les communes dans les années soixante, et les citoyens suédois confondre progrès matériel et culture, ne plus distinguer justice et solidarité ». Et c’est pour écrire sur le démantèlement du modèle suédois de démocratie que Mankell a entrepris la série des Wallander, qui l’a rendu célèbre dans le monde.

Pour ces aventures policières, il a imaginé un enquêteur solitaire, diabétique et torturé, Kurt Wallander, qui boit et fume trop, s’entend mal avec les femmes et, dans l’ultime 10e roman (L’homme inquiet), souffre d’alzheimer. Les adaptations télé, dont celle de la BBC, avec l’extraordinaire Kenneth Branagh, rendront le personnage de Kurt Wallander très attachant, et la petite ville portuaire d’Ystad, où le policier lutte contre le mal, un rendez-vous pour les touristes lecteurs.

La biographe danoise Kirsten Jacobsen nous apprend que Mankell a épousé en 1998 Eva Bergman, la fille du cinéaste et dramaturge Ingmar Bergman. Mais surtout, qu’il partage son temps entre l’Afrique et l’Europe. Nomade depuis son adolescence, Mankell possède une île, deux appartements et une ferme en Suède, ainsi qu’une maison à Antibes pour l’hiver, où séjourne Eva. L’écrivain, qui est de plus dramaturge, habite aussi plusieurs mois par année au Mozambique, où il codirige un théâtre à Maputo, et partage sa fortune avec des démunis sur trois continents.

Cet homme, qui n’est ni un saint ni un être social, souvent colérique, a fait ses classes comme maoïste à Paris en mai 68. Entouré de cinq collaborateurs — recherchiste, éditeur, agente, administrateur, et son fils producteur de cinéma —, Henning Mankell est toujours pressé de créer, de produire, d’aider, de rappeler à tout instant l’existence « des autres » privés de confort et de démocratie. Si le modèle suédois est en déliquescence, Mankell est un modèle d’écrivain engagé comme il y en a peu aujourd’hui.

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Mankell (par) Mankell, reportage de Kirsten Jacobsen, Seuil, 291 p., 29,95 $.