Culture

Être un élève, avoir des maîtres

Ce qui est stimulant dans la lecture de certains entretiens, c’est de pouvoir participer à la conversation, crayon à la main. Réunis dans une cabane au fond d’un jardin anglais, la journaliste Laure Adler et le philologue George Steiner nous offrent ce privilège.

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«Je crois profondément aux privilèges de la rencontre avec l’inconnu. Quel bonheur que ce métier où j’ai une famille nouvelle chaque automne ! Et maintenant, mes anciens élèves dirigent des chaires universitaires sur cinq continents.» – Photo : Greg Funnell

Ce qui est stimulant dans la lecture de certains entretiens, c’est de pouvoir participer à la conversation, crayon à la main. Réunis dans une cabane au fond d’un jardin anglais, Laure Adler et George Steiner nous offrent ce privilège. La journaliste est parisienne ; son interlocuteur, même s’il est né à Paris et a étudié dans les grandes universités américaines, représente, sous ses allures très british, l’intellectuel juif européen dans toute sa splendeur.

Les entretiens, comme genre, permettent de braconner, d’aborder un sujet sans l’épuiser, d’exagérer un jugement sur la psychanalyse, l’avenir du monde ou la réputation d’un auteur célèbre. Dans ce genre péremptoire, George Steiner, à 85 ans, ne le cède à personne.

Né de parents juifs viennois qui avaient fui en France le nazisme, Steiner se retrouve avec sa famille à New York à 11 ans pour éviter la guerre. Sa mère est sévère et ambitieuse, elle l’imagine un jour à l’Académie française ; mais son père, avocat d’affaires, lui intime de choisir l’avenir, c’est-à-dire l’anglais et les États-Unis, pour mener à bien des travaux de recherche.

Juif polyglotte, il pouvait poser sa valise où le vent le poussait. « L’arbre possède des racines, j’ai des jambes. Donnez-moi une table de travail, et j’ai ma patrie ! » Conscient d’avoir décroché le bon billet à la loterie de la vie, comme journaliste à The Economist puis en entrant à l’Institute for Advanced Study, à Princeton, il est passionné de la Bible, de langues anciennes et de traduction, et son œuvre est nourrie de littératures comparées. Ce qui est séduisant, c’est que George Steiner fait partie d’une élite intellectuelle internationale, hors de portée pour beaucoup d’entre nous. On ne compte pas moins de 10 prix Nobel dans la ville de Cambridge (Angleterre), où il habite.

Ce qui est révélateur, c’est que comme Juif errant, ce chercheur a élaboré des théories et des opinions radicalement opposées au consensus québécois sur l’identité, la langue, l’éducation. Nous nous félicitons d’avoir duré comme peuple depuis 1760 ? Lui s’étonne plus encore que les Juifs soient toujours présents, alors que les anciennes civilisations égyptienne, grecque et romaine sont disparues. « Pourquoi avons-nous survécu ? demande-t-il. Parce que le Juif a une tâche : celle d’être un pèlerin qui doit faire comprendre à l’Homme que nous sommes tous, sur cette Terre, des invités. »

La langue américaine, avance-t-il, est une langue populaire porteuse d’espoir, même avec un vocabulaire de base. Aux yeux de Steiner, l’Europe est un continent fatigué, la culture européenne est épuisée, en France particulièrement, un pays tout juste intéressant pour les touristes. On sent que Steiner veut provoquer Laure Adler, mais il serait hasardeux de rejeter les déclarations de l’exégète de Shakespeare d’un revers de la main. Et l’avenir ? Il se dessine non pas en Chine, mais en Inde, pour sa créativité.

Le philologue Steiner est un humaniste qui doute de plus en plus des humanités : nous auraient-elles rendus inhumains ? Heidegger et Wagner n’ont jamais renié Hitler. Les nazis allemands n’étaient-ils pas des hommes de culture, férus de Beethoven ou Mozart ? Les humanités sont-elles un bluff ? Ne devrait-on pas leur préférer les mathématiques ? Que pèse le jugement littéraire à côté de la rigueur scientifique ?

Dans un Québec inquiet de ses assises, les George Steiner de ce monde nous rappellent la richesse des cultures cosmopolites. Il faut voir ces entretiens avec Laure Adler comme une introduction utile à l’ensemble de son œuvre.

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Un long samedi, entretiens de George Steiner avec Laure Adler
Flammarion, 170 p., 34,95 $.