Culture

Ces cerveaux qui fonctionnent autrement

Certains dérangements neuronaux sont devenus des noms communs : or, Alzheimer, Parkinson, Korsakoff, Asperger, avant d’entrer dans la science, avaient comme prénoms Aloïs, James, Sergueï, Hans. En cédant leur patronyme, ces hommes devenaient des éponymes. 

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Illustration : Steve Adams

Depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les anomalies du cerveau intéressaient surtout les médecins de Berlin, Paris, Londres ou Moscou, où s’opéraient les recherches les plus importantes. Après 1945, les laboratoires d’Amérique ont pris la relève, grâce, d’ailleurs, à de nombreux exilés scientifiques européens.

Des éponymes

C’est un auteur néerlandais, Douwe Draaisma, qui a eu l’idée de revisiter ces éponymes en consacrant à chacun une courte biographie, suivie d’un portrait des malades et d’une mise à jour de la science. Quand l’esprit s’égare s’ouvre sur le monde passionnant de ces chercheurs d’un autre siècle, qui inventaient des appareils thérapeutiques de science-fiction. Par contre, insiste Draaisma, faire de ces éponymes des « découvreurs » serait exagéré : les recherches scientifiques s’additionnant les unes aux autres, l’heureux « découvreur » devait souvent sa « découverte » à des prédécesseurs plus modestes. L’ouvrage comporte 14 chapitres (sur autant d’éponymes), qui sont comme de petits romans de vulgarisation scientifique à lire dans l’ordre de son choix.

L’alzheimer, évidemment

À mon âge, la démence sénile est ce qui fait le plus peur. J’ai donc ouvert le volume au chapitre 9, sur cette maladie qui répand la terreur. Une photographie en noir et blanc d’une personne abattue, les mains croisées sur la poitrine, illustrait la page. Le 26 novembre 1901, peut-on y lire, Aloïs Alzheimer se trouvait devant une patiente « assise dans son lit, désemparée et l’air anxieux ». Il l’interrogeait sur les raisons qu’elle avait de se trouver là, sur ce qu’elle venait de manger, et la priait de nommer certains objets, prenant des notes comme un collégien. À l’époque, les médecins conversaient avec leurs patients pour définir méthodiquement un cas.

La patiente se nommait Auguste Deter, 52  ans, le premier cas répertorié d’alzheimer. Le psychiatre, l’ayant fait hospitaliser, allait noter les étapes de sa détérioration psychique pendant les cinq années qui ont précédé sa fin. En somme, écrit Draaisma, « c’était après leur mort que le médecin était le plus utile à ses patients » : le neuropathologiste identifiait au microscope, dans les coupes du cerveau, les enchevêtrements fibrillaires à l’origine de la maladie.

On s’étonne de la justesse des diagnostics réalisés au XIXe siècle avec parfois un seul cas au répertoire. Les premiers patients d’Aloïs Alzheimer étaient relativement jeunes, et ce n’est que vers la fin du XXe siècle, à mesure que l’espérance de vie s’allongeait, que l’on a vu cette détérioration du cerveau devenir une menace pour tous. Le remède capable de prévenir ou guérir la maladie d’Alzheimer n’est toujours pas à l’horizon. Néanmoins, on voit aujourd’hui une génération, soucieuse de sa santé, dont les corps bien portants deviendront « pendant de longues années les hôtes obligés d’esprits confus et dérangés ».

Les « Jumping Frenchmen »

Jean-Martin Charcot, illustre médecin qui travaillait à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, accorda la célébrité à son assistant, Gilles de la Tourette, non pas en tant qu’auteur d’un volumineux traité clinique de l’hystérie, mais pour la rédaction, à sa demande, d’un petit mémoire sur une maladie nerveuse caractérisée par « une incoordination motrice accompagnée d’écholalie et de coprolalie ». C’est en étudiant un vieux rapport sur une marquise parisienne que Gilles de la Tourette décrivit ces comportements nerveux qui nous portent à rire, car ils se manifestent, hélas, par des tics loufoques et des grimaces incontrôlées, parfois accompagnés de grossièretés proférées au moment le moins bien choisi. La marquise de Dampierre, bourrée de tics, recevait ses hôtes en lâchant un sonore « Merde et foutu cochon ! »

Gilles de la Tourette avait aussi inclus dans son mémoire un article traduit de l’anglais. En 1878, George Beard, neurologue américain, découvrait dans le nord du Maine des bûcherons canadiens-français qui ne pouvaient s’empêcher de sautiller comme des marionnettes et de s’agiter tout en proférant des jurons d’origine religieuse que nous connaissons bien. Les « Jumping Frenchmen » de Beard se comportaient en somme comme la marquise, sans censure verbale aucune. Victimes de ce syndrome étonnant, les tourettiens, avant de « passer du divan à la pharmacie », auront néanmoins connu pendant longtemps le bistouri, les chocs électriques, la camisole de force et des coups, ce qui porte moins à rire.

Le mystère des crânes

Au XIXe siècle, les savants mesuraient les crânes humains, les comparant à ceux des grands singes, calculant le poids des cerveaux en vue de prouver la supériorité de la race blanche. Des éponymes cartographiaient les circonvolutions de la matière grise, Brodmann dessinait les hémisphères en une cinquantaine d’aires, Broca situait dans le lobe frontal gauche l’aire du langage.

La petite histoire de la maladie mentale pullule de préjugés : les anomalies nerveuses étaient féminines, la dégénérescence morale expliquait les dérèglements psychiques… Même si de nombreux neurologues et psychiatres cherchaient à humaniser les asiles, les paralysés parkinsoniens, autistes Asperger géniaux, épileptiques victimes d’une lésion cervicale, fétichistes, érotomanes ou hallucinés ont été longtemps rejetés, méprisés et maltraités, parce que s’il est facile d’accepter une infirmité physique, admettre la folie comme maladie courante, c’est avouer que l’on peut à tout moment basculer dans un monde terrifiant.

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Quand l’esprit s’égare
par Douwe Draaisma
Seuil
496 p., 49,95 $