Culture

Des mondes inconnus

En nous invitant «dans la tête de Vladimir Poutine», le philosophe français Michel Eltchaninoff nous propose un ouvrage politique aussi lisible que passionnant. 

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Photo : Dennis Grombkowski / Getty Images

En nous invitant «dans la tête de Vladimir Poutine», le philosophe français Michel Eltchaninoff nous propose un ouvrage politique aussi lisible que passionnant. Que savons-nous en effet des élans patriotiques du maître du Kremlin et de la population russe? Quelles sont les références et les ambitions de Vladimir Poutine? Nous n’en connaissons que ce que nous raconte la presse américaine. Eltchaninoff a enquêté, rencontré des proches. Il raconte.

La dislocation d’un empire

Il n’est pas nécessaire de déborder de compassion pour se rappeler que si les Occidentaux se réjouissaient, il y a 25 ans, de l’effondrement de l’URSS, les Russes, par contre, étaient aux premières loges d’une véritable catastrophe. Le communisme soviétique rendait l’âme, et tout un peuple qui avait rêvé puis souffert au long du XXe siècle se sentait désormais vaincu et humilié. C’était pourtant l’URSS qui, la première, avait contré la conquête nazie, sauvant l’Europe, et qui plus tard avait envoyé dans l’espace un premier cosmonaute. La Russie tombait de haut.

À cette époque, Vladimir Poutine travaillait en Allemagne de l’Est. Officier du rensei­gne­ment soviétique, il prati­quait le métier d’espion, dont il n’était pas peu fier. Né en 1952 à Lenin­grad (rebaptisée Saint-Pétersbourg), d’une mère croyante et d’un père athée, cuisinier chez Staline, Vladimir Poutine a fait des études de droit dans cette ville martyre. En 2003, il entreprenait la restauration de cette magnifique cité née 300 ans plus tôt.

L’homme a conservé de ses esclandres de mauvais garçon (on le traite souvent de voyou) et de son passé de champion de judo le plaisir de l’affirmation virile. Chez Poutine, la fierté, la discipline militaire et un relent de soviétisme nourrissent une profonde haine du fascisme. Utilisant la religion tout en gardant le clergé à distance, Vladimir Poutine favorise la famille traditionnelle et vilipende l’homosexualité. En somme, il possède une «nature large» qui lui permet, avec la même sincérité, d’être à la fois idéaliste et cynique.

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Dans la tête de Vladimir Poutine, par Michel Eltchaninoff, Actes Sud, 171 p.

De circonstances historiques extrêmes naissent parfois des hommes politiques exceptionnels — on pense à de Gaulle ou à Churchill. Vladimir Poutine serait-il de cette trempe? Élu président en l’an 2000, conseillé entre autres par Soljenitsyne, Poutine veut redonner à ses concitoyens la certitude de toujours appartenir à une grande puissance mondiale. Il s’est d’abord attaqué aux finances publiques et privées en tant que libéral qui croit à l’économie de marché.

L’inspiration des livres

En Russie, on prend la culture et la philosophie au sérieux. Michel Eltchaninoff nous apprend que comme étrennes du jour de l’An 2014, Vladimir Poutine a offert des ouvrages de philosophie aux hauts fonctionnaires, gouverneurs de région et cadres du parti Russie unie. Voilà donc que tout son gouvernement se trouve en train d’étudier Iline, Berdiaev et Soloviev, des intellectuels des XIXe et XXe siècles, pour impressionner le chef de l’État.

Il faut savoir que le président, justement, élabore et précise, de discours en discours, une «idée russe», discutée dans des colloques, inspirée de diverses tendances, slavophiles, asiatiques ou européennes. Vladimir Poutine, écrit Eltchaninoff, «se voit comme un guide de la nation dans une démocratie authentique, il insiste sur l’importance d’être conservateur, le souci d’ancrer la morale dans la religion, défendant la mission historique du peuple russe face à l’hostilité millénaire de l’Occident».

Cette hostilité a plusieurs visages. Quand le mouvement politique «orange», à Kiev, peut-être encouragé par la CIA, a laissé entrevoir une Ukraine s’alliant à l’Europe, Moscou, pour protéger son accès à la mer et faire mousser le patriotisme, a annexé la Crimée, au nom des russophones qui l’habitaient.

Vladimir Poutine voit le destin de la Russie se réaliser dans la construction d’un empire eurasien, multiculturel et multireligieux, unifié par la langue russe, avec le rouble comme monnaie. Menacé d’être emmuré par l’OTAN, Vladimir Poutine regarde vers l’Asie, tout en surveillant les frontières d’hier. Pour compren­dre ce que le président a en tête, l’essai de Michel Eltcha­ni­noff est particulièrement éclairant.

 

«Poutine rend à la Russie sa vocation idéologique internationale. Le conservatisme identitaire doit devenir un phare pour tous les peuples du monde. L’URSS n’était pas un pays, mais un concept. Avec Poutine, la Russie est à nouveau le nom d’une idée.»

— Michel Eltchaninoff —

 

La vie intérieure

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Le charme discret de l’intestin, par Giulia Enders, Actes Sud, 351 p.

Je pourrais enchaîner en évoquant des ouvrages consacrés à la démocratie ou aux religions, mais je préfère vous inciter à vous procurer un livre étonnant, instructif, drôle et qui ne peut que vous toucher de près: l’essai d’une jeune scientifique de Franc­fort, Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, joliment illustré par la sœur de l’auteure. Cet ouvrage, traduit en 30 langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires en Alle­magne, est un bijou d’humour et de connaissances médicales qui se laisse dévorer.

La rumeur veut que nous ayons deux cerveaux: celui qui mène le monde, et l’autre, plus discret, caché au cœur du tube diges­tif, dont Giulia Enders explore l’impor­tance. Aucun médecin de famille, aucun cours de biologie, aucune émission de télévision ne peuvent rivaliser avec ce brillant ouvrage consacré à notre vraie vie intérieure et au travail opiniâtre de nos intestins.

Considérant l’intestin «comme un chef-d’œuvre», Giulia Enders nous invite à un voyage guidé, de la bouche à l’anus. Au plus profond de nous, «sous le rempart protecteur de l’épiderme, on ne chôme pas: on écoule, on pompe, on aspire, on écrase, on désagrège, on répare et on réorganise».

La jeune Allemande explique de façon amusante le travail phénoménal de l’intestin grêle, propre et sans odeurs, le rôle de la salive, des bactéries, du réseau nerveux qui serait ce deuxième cerveau connecté au premier. Impossible de résumer cet étalage de savoir qui à la fois dilate la rate et vous instruit de manière pratique. Le poids, le système immunitaire, l’humeur, la mémoire ont tous à voir avec ce deuxième cerveau que, hélas, le premier a appris à mépriser. Se servir de sa tête, désormais, c’est connaître son tube digestif.