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La culture à l’heure de l’austérité

En annonçant des coupes dans divers secteurs culturels puis en revenant parfois sur ses décisions devant le tollé, Québec donne l’impression d’improviser. Pas du tout, répond la ministre de la Culture, Hélène David.

Photo: Marie-Reine Mattera
Photo: Marie-Reine Mattera

Le discours du Trône d’avril 2014 ne consacrait que quelques mots à la culture. Avez-vous l’écoute du premier ministre pour faire entendre les préoccupations et les inquiétudes du milieu culturel?

Non seulement j’ai son écoute, mais j’ai son appui total! Quelques mois après le discours du Trône, il a annoncé la mise sur pied du Plan culturel numérique du Québec, auquel est allouée la somme de 110 millions de dollars sur sept ans. C’est un investissement très important dans la gouvernance numérique, qui permettra à nos institutions culturelles et à nos créateurs de tous les domaines d’affronter la concurrence mondiale. Certains diront que c’est insuffisant. Mais dans un contexte de rigueur budgétaire, s’il ne s’agit pas ici d’un appui du premier ministre, je ne sais pas ce que c’est!

En juin, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) a vu son budget de 107 millions de dollars réduit de 2,5 millions. Les créateurs n’ont-ils pas raison de s’inquiéter?

Si vous le considérez globalement, le budget du Ministère augmentera de 2,5 % en 2015-2016, en bonne partie grâce au Plan culturel numérique. Pour le CALQ, ça se traduira par 3,5 millions de dollars. C’est beaucoup pour les créateurs, qui constituent ma priorité absolue. Ce que je veux protéger le plus, c’est le milieu de la création. C’est vrai, nous avons demandé un effort de compression de 12,5 % aux organismes de soutien aux créateurs, ce qui est différent des bourses aux créateurs. Cela entraînera des économies de 2,5 millions de dollars, mais le budget augmente dans son ensemble. Plusieurs autres ministères ont dû fournir des efforts beaucoup plus substantiels!

Le plus important théâtre québécois, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM), voit ses subventions des gouvernements gelées. Elles comptaient pour 50 % de son budget en 1992; aujourd’hui, pour le quart. Or, les coûts de production ne cessent de croître. Comment le milieu du théâtre peut-il progresser et rayonner si ses moyens stagnent?

En 50 ans, l’État a beaucoup investi en culture, et il y a donc plus de compagnies théâtrales. L’enveloppe de subventions a augmenté au cours des années, mais le nombre de compagnies et de productions a augmenté plus vite. Les théâtres nous disent qu’ils ne peuvent plus faire les choses comme avant. Ça se traduit, en moyenne, par moins de comédiens par pièce. Ainsi, s’ils sont nombreux dans une pièce, ils le seront moins dans une autre. Le milieu du théâtre est obligé de composer avec cette contrainte, mais ça ne veut pas dire que ça donne de moins bonnes productions.

Notre reportage porte sur une aventure ambitieuse qui souffre d’un manque de moyens. Le Québec est-il encore capable de réaliser de grandes productions théâtrales qui rayonnent ?

Il y a des pièces pour deux comédiens qui sont absolument exceptionnelles. D’autres en exigent 18. Dans un monde idéal, on aimerait monter des pièces avec tous les moyens nécessaires, mais ce n’est pas toujours possible. Je le redis: les moyens sont bien au-delà de ce qu’ils étaient il y a 20 ans! Alors que choisir entre ceux qui disent qu’il faut aider les jeunes compagnies et ceux qui affirment qu’il faut financer seulement l’excellence, soit les grandes compagnies?

Quel est l’avis du gouvernement?

Ce n’est pas le gouvernement qui décide quelles productions subventionner, c’est le Conseil des arts et des lettres du Québec, qui s’appuie sur des jurys dans tous les secteurs, et ceux-ci font leurs choix selon des critères établis. En principe, nous aidons toutes les compagnies. On ne peut pas refuser à des jeunes ce qu’on a donné aux plus vieux quand ils étaient jeunes!

Vous avez déclaré: «La langue, c’est de l’économie. La culture, c’est de l’économie. L’identité, c’est de l’économie.» Est-ce à dire que la promotion de la culture est sujette aux seules conditions économiques?

Je veux plutôt dire qu’elle y contribue. À Montréal, la culture représente 82 000 emplois. Pour tout le Québec, c’est 175 000 emplois. C’est 4,5 % des emplois au Québec! Et 4,1 % du produit intérieur brut. C’est important.

Le Québec compte à lui seul 34 % des compagnies théâtrales au pays et 40 % des lieux de diffusion des arts de la scène. Y a-t-il trop de productions par rapport à ce que les finances publiques peuvent appuyer?

Vous faites le rapprochement entre nos institutions culturelles, qui sont formidables, et les finances publiques, qui le sont moins… On voudrait toujours en donner plus, mais il faut tenir compte des différents enjeux.

Quelle est l’approche du gouvernement en matière de culture ? En mai, il a fait marche arrière dans son projet de vendre la bibliothèque Saint-Sulpice. Tout cela sent l’improvisation et le manque de vision, non?

J’étais celle qui a dit, en octobre 2014: «Je veux maintenir l’enseignement musical en région.» Je suis fière d’être revenue sur la décision de mon ministère de fermer les conservatoires. Quand le Parti libéral est arrivé au pouvoir, il y avait un gros problème de gouvernance. C’est à ça que j’ai dû m’attaquer dès le début. Protéger les régions, protéger le budget des musées régionaux, protéger les tournées en région, j’appelle ça avoir de la vision.

L’achat de livres neufs a baissé de presque 10 % de 2009 à 2013. Vous proposez le virage numérique comme une solution, un investissement. Le public achètera-t-il plus de livres parce qu’on investit dans le numérique?

Ce sont deux réalités distinctes. Le livre numérique, qui n’existait pas il y a 15 ans, fait désormais partie du paysage et il est là pour de bon. Pour ce qui est du livre imprimé, nous investirons deux millions de dollars dans les budgets d’achat des bibliothèques publiques à l’automne 2015. Selon la loi 51, qui date de 1981 et qui est toujours en vigueur, les bibliothèques sont obligées d’acheter leurs livres dans les librairies agréées. Ces deux millions iront aux librairies. Qu’est-ce que les librairies vendent ? Des auteurs québécois!

En 2012, les gouvernements ont versé 31 % de plus que l’Ontario en subventions publiques aux arts de la scène. Mais les Ontariens accordent presque le triple des sommes offertes par les Québécois en dons et commandites privés. Qu’est-ce qui cloche en matière de mécénat au Québec?

Le Québec, depuis la création du ministère de la Culture, en 1961, a toujours soutenu la culture plus que les autres provinces. Le budget de la culture au Québec est, par habitant, trois fois supérieur à ce que les autorités américaines versent par habitant pour l’ensemble des États-Unis! Mais on ne réécrira pas l’histoire: l’entrepreneuriat francophone s’est développé plus tard qu’ailleurs. Aujourd’hui, le mécénat québécois est bien plus présent qu’auparavant, grâce aux fortunes récentes des Jean Coutu, Pierre Lassonde ou de la famille Desmarais. Malgré tout, on ne peut pas faire abstraction du siècle précédent.

N’y a-t-il pas des risques à trop miser sur le mécénat?

On ne peut pas faire comme en France, où le mécénat est encore moins présent qu’au Québec. Là-bas, les grandes institutions culturelles en sont à peine aux balbutiements en matière de financement privé. Ici, on est un peu entre les Français et les Anglo-Saxons. Les mécènes québécois doivent donner plus à la culture, ainsi qu’à l’éducation. Mais ça ne veut pas dire que l’État doit capituler quant à sa responsabilité en la matière.

Comment votre gouvernement encourage-t-il le mécénat?

Nous avons mis de l’argent pérenne dans le programme Mécénat Placements Culture, qui consiste en une forme d’appariement. Pour chaque dollar versé en don, nous en verserons autant, sinon le double, voire le triple. Nous espérons que cela encouragera les institutions culturelles publiques de partout, à Rouyn-Noranda, Rimouski ou Gaspé, à lancer des campagnes de financement et à trouver des donateurs.