Culture

Pelléas et Mélisande au TNM : le cœur et ses raisons

Cent vingt-trois ans après sa création, ce chef-d’oeuvre symboliste épouse de bien belle façon les intentions de l’un de nos metteurs en scène les plus audacieux.


La réception critique des œuvres théâtrales répartit bien souvent les pièces en deux catégories: il y a celles qui nous font passer un bon moment, sans nous demander trop d’efforts; puis il y a les pièces plus cérébrales, dont on peut tirer un plaisir intellectuel à condition de travailler fort, et de renoncer, jusqu’à un certain point, au plaisir tout court.

CultureLe Pelléas et Mélisande présenté depuis quelques jours au Théâtre du Nouveau Monde fait mentir cette approche manichéenne, qui est en passe de devenir un réel faux pli dans la lecture que nous faisons de la production théâtrale contemporaine.

Bien sûr, on est loin d’un Molière monté de façon joviale et prévisible; bien sûr, la mise en scène de Christian Lapointe, l’une des personnalités les plus frondeuses du théâtre actuel, a parfois quelque chose d’un OVNI, mais il faudrait avoir une inclination profonde à bouder son plaisir pour ne pas savourer, malgré quelques longueurs et un ou deux tableaux moins aboutis, cette éclatante mouture du chef-d’œuvre symboliste de Maurice Maeterlinck, créé en 1893.

Rien n’est banal ici. Lapointe, connu entre autres pour son cycle Théâtre de la Disparition, a usé des ressources conséquentes mises à sa disposition pour élaborer une proposition d’une grande ingéniosité, où les acrobaties formelles n’empêchent pas l’émotion et où son intérêt pour le miniature et les dispositifs vidéos peut enfin se déployer pleinement.

Il faut dire que cette pièce, dont les personnages sont au départ énigmatiques, sans passé défini, constituait une matière première de choix pour le metteur en scène. La belle Mélisande, jeune femme éthérée (Sophie Desmarais, incandescente dans ce rôle sur mesure) «découverte» au bord d’une fontaine par le prince Golaud (immense Marc Béland), qui s’en éprend aussitôt et va l’épouser; Pelléas, frère de Golaud, bientôt foudroyé d’amour pour la même Mélisande (Éric Robidoux, à qui on n’hésitera plus jamais à confier des premiers rôles), puis les autres figures d’un royaume fantomatique, suspendu dans le temps – Arkel (Paul Savoie), Geneviève (Lise Castonguay), Yniold (Gabriel Szabo) –, chacun sera magnifié par des gros plans projetés sur un écran translucide, tandis que différentes maquettes posées sur les planches deviendront, par un savant jeu de caméras, les éléments principaux du décor.

Mais ce qui étonne le plus, et réjouit, ce sont les audacieuses digressions, ce moment par exemple où on «sort» littéralement de l’histoire pour voir les comédiens s’adresser au public, avec un soudain accent québécois – public qui, lors d’un autre aparté, sera aiguillonné quant à son indépendance d’esprit devant les spectacles qu’on lui donne à voir!

Il y a aussi ce moment où, du dépouillement le plus complet, on bascule dans une prestation chantée digne d’un show rock, tandis que des rails de projecteurs massifs apparaissent de part et d’autre de la scène (à souligner: la très inspirée musique de Nicolas Basque).

Cent vingt-trois ans après sa création, Pelléas et Mélisande épouse de bien belle façon les intentions de l’un de nos metteurs en scène grâce auxquels le théâtre se renouvelle le plus.

Il faut y aller. Pour le plaisir intellectuel, et pour le plaisir tout court.

Jusqu’au 6 février.