Culture

Essais étrangers: des écrivains mal aimés

La seule exactitude et La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement: deux ouvrages mal aimés parce que dérangeants. 

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Alain Finkielkaut, La seule exactitude, Stock, 306 p. ; Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, Actes Sud, 542 p.

J’ignore si le jury du prix Nobel a pris sa décision finale, l’automne dernier, après avoir lu La fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, un livre dont la matière est si riche qu’on pourrait en tirer plusieurs œuvres théâtrales, des romans et des films. D’après une amie russe, peu de gens à Mos­cou se sont réjouis de cette reconnaissance, encore moins au Bélarus, d’où l’auteure est originaire.

Pourquoi est-elle mal aimée ? Parce que tous ses livres sont des témoignages accablants de la souffrance humaine, que ce soit celle des ouvriers qui rafistolaient la centrale de Tchernobyl sans protection (Les supplications), celle des soldats russes et de leurs victimes en Afghanistan (Les cercueils de zinc), ou même à cause de son premier ouvrage pacifiste (La guerre n’a pas un visage de femme).

Svetlana Alexievitch n’est ni romancière ni journaliste, elle transcrit des paroles que l’on n’entend jamais ou que personne ne veut entendre, elle travaille avec un magnétophone et un stylo, laisse parler des ombres qui racontent leurs amours, leurs misères, leurs plaisirs, leur mélancolie, leur vie réelle. « Je me suis intéressée très tôt à ceux qui ne sont pas pris en compte par l’histoire, dit-elle, ces gens qui se déplacent dans l’obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien. »

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Svetlana Alexievitch (Photo: Reuters)

Habituellement, le prix Nobel de littérature récompense un romancier ou un poète ; cette fois, il était accordé à une dimension émotive du journalisme, l’essai sous forme de témoignage, que l’auteure décrit comme un « roman de voix ». Et c’est vrai que La fin de l’homme rouge est un concert de paroles de femmes et d’hommes, de filles et de mères, de veufs et même de grands-mères qui se racontent autour d’une table de cuisine, comme en avaient pris l’habitude les gens qui ne voulaient pas que Staline et ses sbires les entendent deviser.

Cet ouvrage n’est ni distrayant ni divertissant, il est lourd comme le poids de l’histoire. « Nous sommes en train de faire nos adieux à l’époque soviétique. À cette vie qui a été la nôtre. Je m’efforce d’écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste. » Alexievitch couvre deux décennies (1991-2012) avec des questions essentielles sur la liberté, la culture, une époque où la parole était sacrée, les promesses trahies, les dénonciations courantes, la mort omniprésente. « Nous aimions notre Patrie d’un amour sans limites », dit une voix. « Nous avions un avenir et un passé », ajoute une autre.

Le projet des communistes de transformer Adam en Homo sovieticus allait donner naissance à une civilisation inédite, croyaient les Russes, mais aussi les Turkmènes, les Biélorusses, les Ukrainiens ou les Kazakhs. Cette utopie qui a tourné court a tué plus de gens, dit-on, que le nazisme, des êtres dévoués, martyrs de l’administration soviétique, du soupçon, de la paranoïa. La fin de l’homme rouge est un livre qu’il faudrait lire à haute voix, patiemment, s’arrêtant à un témoignage, à une anecdote parfois tellement horrible qu’elle permet de douter de l’être humain. Ce livre de Svetlana Alexievitch est un monologue puissant comme la marée. On s’attendrait à des revendications, à une révolte, ces gens ont subi des souffrances atroces, perdu leurs biens et leurs proches. Pourtant, ils restent nombreux à regretter la grande aventure du communisme, ne réussissant pas à montrer du doigt des coupables, ne désirant qu’une chose : retrouver dignité et fierté. La fin de l’homme rouge n’est pas la fin de la Russie, c’est l’autopsie d’un cauchemar. Le peuple soviétique a été humilié, mais la civilisation russe, riche et ancienne, peut renaître. On dit que pour reconquérir sa place dans le monde, le Russe est de nouveau prêt à suivre un tsar. Alexievitch le confirme et se méfie.

Alain Finkielkraut (Photo: Renaud Camus/Flickr)
Alain Finkielkraut (Photo: Renaud Camus/Flickr)

En France, l’un des jeux préférés des intellectuels parisiens consiste à situer à droite ou à gauche du spectre politique tout interlocuteur avant même de l’entendre. « Dans les années soixante-dix du XXe siècle, écrit Alain Finkielkraut, notre regard, à nous gauchistes, était façonné par l’idéologie. Nous rédui­sions la complexité du monde à l’affrontement entre deux forces. Nous étions grossièrement manichéens. » Et voilà Finkiel­kraut désormais mal aimé par ses amis gauchistes, considéré comme de droite par les nouveaux manichéens.

Si Finkielkraut est « de droite », c’est que son plus récent ouvrage, La seule exactitude, dénonce les dérives islamistes et ne dit pas tout le mal que l’on voudrait du Front national. Auteur promu à l’Académie française par un corps électoral âgé en moyenne de 78 ans, il ne serait plus qu’un vieillard de droite ! Néanmoins, La seule exactitude se lit aisément : c’est un ouvrage composé de textes brefs inspirés de l’actualité des années 2013 à 2015, alors que l’auteur était commentateur hebdomadaire dans une radio juive. Finkielkraut se révèle être un véritable conservateur, au sens noble du terme, attaché à l’histoire, aux cimetières, à la culture, aux traditions, à la langue, aux frontières et aux nations. Par contre, il lui arrive à l’occasion, juif non pratiquant, de défendre Israël sans grande retenue. Chacun est affublé d’un angle mort.

Le titre de ce livre, La seule exactitude, est déroutant. Fin­kielkraut, citant Péguy, souligne que les civilisations de la terre, si elles semblent contemporaines, ne sont pas toutes synchrones. Régis Debray ne le contredirait pas, qui affirmait que l’Islam vit aujourd’hui son Moyen Âge après avoir connu, il y a huit siècles, la Renaissance. Comment en effet synchroniser la culture de la charia avec celle des droits de la personne ? D’où, soutient Finkielkraut, la nécessaire neutralité de l’État, la laïcité comme une politesse pour que s’épanouisse le bien commun. Les écrivains dérangeants sont souvent mal aimés.