Culture

La potion Werber

C’est pour pouvoir parler avec une certaine distance du terrorisme et de la guerre après les attentats de Paris que l’écrivain Bernard Werber a choisi de se glisser dans la peau d’un chat. Rencontre avec l’un des écrivains français les plus lus au monde.

Bernard Werber (Photo: Joel Saget / AFP / Getty Images)
Bernard Werber (Photo: Joel Saget / AFP / Getty Images)

C’est au lendemain des attentats qui ont ensanglanté Paris le 13 novembre 2015 que Bernard Werber a commencé à écrire son 22e roman: Demain les chats (Albin Michel, 2016). L’histoire se déroule dans un avenir proche, dans un Paris en proie au terrorisme, à la guerre civile et à la peste. Avec pour narratrice une chatte, Bastet, qui tente de comprendre la folie des hommes, aidée de son compagnon, Pythagore, un ex-chat de laboratoire qui a sur la tête une prise USB lui donnant accès à Internet. «Je voulais parler de ces événements avec un regard extérieur, dit l’écrivain de sa voix douce. En adoptant un point de vue non humain, comme un extraterrestre découvrant la Terre.»

Extraterrestre, le prolifique écrivain de 55 ans l’est lui-même un peu. Sorte d’ovni dans le paysage littéraire français, il débarque une nouvelle fois avec un roman inclassable — entre fable, suspense et philosophie-fiction. L’œil rieur derrière ses lunettes, ce grand gamin au crâne dégarni avoue ronronner de plaisir chaque matin en écrivant, 365 jours par année.

Depuis sa célébrissime trilogie des Fourmis — dont le pre­mier tome a paru en 1991 —, ses romans se sont écoulés à plus de 30 millions d’exemplaires, en 35 langues. Et dès sa sortie, Demain les chats se classait en tête des palmarès de ventes. Ex-journaliste scientifique au Nouvel Observateur, Werber a passé des centaines d’heures à faire des recherches et des observations sur les félins. Tantôt naïf et enfantin, tantôt lucide et cruel, le roman aborde l’antagonisme science-religion, les problèmes de communication, le fanatisme… Et il fourmille d’informations et d’anecdotes sur l’histoire des rapports entre les humains et les chats — de leur vénération chez les Égyptiens à leur persécution pour sorcellerie au Moyen Âge ou leur retour en grâce à la Renaissance.

Nous avons rencontré Bernard Werber dans son appartement parisien, où l’unique chat en vue n’est pas en vie mais… en bois — statuette lovée sur le bureau de l’auteur. Mais où est donc Domino, à qui le livre est dédié ? «Après l’écriture du roman, je l’ai mis à la campagne, avec d’autres chats avec qui il peut courir.»

***

Pourquoi vous mettre dans la peau d’une chatte pour parler du terrorisme?

Parce que la conversation sur la montée de la violence en France est saturée. Tout le monde a un avis et le dialogue est impossible. Surtout, il n’y a pas de réflexion. Pour pouvoir libérer la parole, il me fallait sortir de mon humanité. Ma chatte Bastet a une vision décalée, elle n’est pas dans les raisonnements prémâchés qu’offrent les médias. Elle voit juste des gens qui arrivent, qui tuent tout le monde, et se demande pourquoi ils le font. Elle ne se dit pas: c’est une vengeance, c’est leur droit, etc. Non: tout ce qu’elle voit, c’est la violence gratuite chez les humains.

Bernard WerberQu’est-ce que vos chats ont à nous dire à nous, lecteurs?

D’abord, nous rappeler que notre espèce n’a pas la garantie de conserver son hégémonie en permanence: les humains sont une espèce comme les autres. Et puis, que les animaux ne sont pas moins intelligents que nous: ils ont leur propre pensée. Les chats perçoivent plus d’informations que nous par les moustaches, ils voient dans le noir, discernent plus de sons… Ils peuvent donc avoir certaines prétentions par rapport aux humains et ils pourraient prendre notre succession, parce qu’ils ont gardé leur caractère sauvage, alors que nous avons perdu notre capacité de nous adapter aux circonstances vraiment difficiles.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de l’humanité?

Avec ce roman, je voulais non seulement montrer que c’est la guerre, mais aussi la menace qui pèse sur nos systèmes démocratiques. Je crois que nous pouvons très bien perdre: tout ce qui a été construit par le siècle des Lumières et par tous les gens épris d’amour et de paix peut s’effondrer sous la violence et le fanatisme religieux. Cela dit, même si le roman montre un Paris apocalyptique, je suis optimiste. C’est dommage qu’il y ait des gens qui utilisent la violence comme unique moyen d’expression, mais ça a toujours existé et c’est à nous de trouver des solutions. L’obsession de Bastet, c’est qu’un jour les hommes et les chats puissent communiquer, s’entraider et réussir ensemble.

Comment vous y prenez-vous pour écrire vos romans?

D’abord, je positionne l’histoire avec un début, un milieu, une fin. Pour moi, une histoire, c’est comme un être vivant: avec une tête, des pieds, un ventre. Une fois que j’ai positionné tout ça, je fais ma recherche pour garnir et j’essaie de trouver de grandes scènes spectaculaires que je vais placer comme des organes, puis j’ajoute de petites scènes qui font avancer l’intrigue — c’est le muscle. Une fois que ça fonctionne bien, je recouvre avec la peau dessus — c’est le style.

L’histoire prime donc toujours la forme?

Ah oui! Je regrette d’ailleurs énormément qu’en France on n’ait pas plus le culte de l’histoire: on est plus dans la forme que dans le fond. La forme, c’est une mode — des phrases longues, des mots compliqués… —, mais une mode, ça passe. Alors qu’une bonne histoire le restera toujours.
Moi, quand je regarde une maison, ce qui m’intéresse, c’est l’architecture, pas la moquette et la tapisserie, c’est la solidité, pas la frime.