Culture

Célébrité, argent, justice

Selon ces trois auteurs, notre siècle sanctifie la célébrité, croit aux vertus de l’argent, et la justice n’est jamais neutre.

(Illustration: Alain Renaud)
(Illustration: Alain Renaud)

People

La souveraineté du people, par Guillaume Erner, Gallimard, coll. «Le débat», 262 p.
La souveraineté du people, par Guillaume Erner, Gallimard, coll. «Le débat», 262 p.

On dit people en France pour parler des gens célèbres, du nom d’un magazine qui leur est consacré. Les people possèdent une image de marque, participent aux jeux télévisés, sont photographiés dans leur intimité, même en vacances. Leurs amours, divorces, maladies et fréquentations sont commentés sans relâche sur les réseaux sociaux. Cette « pipolisation » donne à chacun l’impression de connaître la personne, mais on n’en perçoit qu’une image éphémère. « Avec ses saints et ses miracles, le Moyen Âge chrétien glorifiait l’institution religieuse. La Renaissance chanta la bravoure du combattant. Notre siècle médiatique sanctifie la célébrité. » Comble d’ironie, des vedettes peuvent même chanter qu’elles sont « ordinaires ».

Guillaume Erner, sociologue des médias, propose un inventaire de la pipolisation avec mille exemples et tente d’expliquer le phénomène : « Tout le monde aujourd’hui peut devenir célèbre », répète-t-il après Andy Warhol. Erner n’y voit pas un acte barbare et un mépris des vrais héros, mais une réalité arbitraire, tout à fait démocratique. Ainsi, Donald Trump, people par définition, pur produit de la téléréalité, s’est présenté à la présidence des États-Unis, au nom de la démocratie, malgré sa profonde inculture politique. La pipolisation est à l’évidence, confirme Erner, le produit de médias qui ne savent plus comment retenir l’attention des consommateurs.

 

Tabou

La sagesse de l'argent, par Pascal Bruckner, Grasset, 316 p.
La sagesse de l’argent, par Pascal Bruckner, Grasset, 316 p.

« Avec l’argent nul n’est à l’aise : ceux qui croient le détester l’idolâtrent en secret. Ceux qui feignent de le mépriser se mentent à eux-mêmes. » D’où la nécessité, au nom de la sagesse, croit Pascal Bruckner, de philosopher à son sujet. Ce faisant, l’auteur s’attaque en réalité à un tabou culturel : en France, l’argent est secret. Quand, récemment, l’État a proposé de percevoir l’impôt sur la feuille de paye, des salariés s’y sont opposés sous prétexte qu’on décou­vrirait leur revenu.

Parler d’argent, dit Bruckner, c’est parler de soi, avouer sa bonne ou mauvaise fortune d’origine. Le mépris pour l’argent date du christianisme, on connaît la parabole du chameau qui peut plus facilement accéder au paradis qu’un riche. Pourtant, remarque le philosophe, l’Église catholique n’a eu de cesse elle-même d’utiliser le langage économique, réclamant des oboles pour la dîme, pour effacer les péchés, payer des messes, acheter des indulgences. « La religion est un commerce et Dieu le trésorier des âmes. »

Or, peu à peu, constate Bruckner, le monde devient protestant à l’américaine, c’est-à-dire qu’il croit de plus en plus aux vertus de l’argent et à l’argent comme vertu. Devenir riche, c’est se réjouir de ce que les autres n’ont pas, pensait Sade : prime annuelle, option d’achat d’actions, parachute doré. Pour nous consoler, des milliardaires comme Gates et Buffet se font philanthropes. « Les uns comme les autres souhaitent la justice pour tous et le maintien des privilèges pour eux seuls. » Dans cet essai, Bruckner le philosophe est plus intéressant que Bruckner le moraliste.


À lire aussi:

L’histoire que l’on porte


Procès

Justice, par Michael J. Sandel, Albin Michel, 410 p.
Justice, par Michael J. Sandel, Albin Michel, 410 p.

Michael J. Sandel, d’ailleurs cité par Bruckner, est un philosophe politique qui enseigne à l’Université Harvard. Il pourrait aussi être un people au panthéon des célébrités de Guillaume Erner, car, pédagogue exceptionnel, il professe sur YouTube. Sa renommée et le succès de ses ouvrages tiennent à son charisme et à sa démarche socratique. Brillant et réfléchi, le philosophe est un conteur-né qui puise ses références dans l’actualité, de l’affaire Lewinsky à la poursuite en cour des fabricants de cigarettes.

Sandel présente trois thèses en vue de « bien juger pour bien agir ». La première, prônée par les utilitaristes, est en accord avec l’air du temps. « Nous aimons tous le plaisir et nous avons tous de l’aversion pour la douleur. La philosophie utilitariste tient ce fait pour le fondement de la vie morale et politique. » En 1844, raconte Sandel, trois marins anglais et un mousse se retrouvèrent dans un canot de sauvetage, sans eau ni nourriture. Pour survivre, les trois matelots mangèrent le mousse et on leur fit un procès pour cannibalisme. Selon le philosophe de l’utilitarisme Jeremy Bentham (1748-1832), tout bien calculé, ce meurtre était justifié par le rapport coût-avantage, car les trois marins étaient pères de famille et le mousse qu’un orphelin sans enfant.

LAT17_ESSAIS_exergueAu fait, les PDG des grandes entreprises « méritent »-ils de gagner 344 fois le salaire moyen d’un ouvrier ? Oui, répondent les utilitaristes, il faut maximiser leur bonheur. Plus près de nous, Dick Cheney justifiait la torture, qui, coût-avantage, favorisait la sécurité du plus grand nombre. Sandel redoute et critique cette morale.

La deuxième thèse affirme que nous sommes « propriétaires de nous-mêmes » et fait de notre consentement un principe de base. C’est l’opinion des libertariens, favorables entre autres à l’économie de marché. En invoquant la liberté humaine, les libertariens dénoncent toute intervention étatique, dont la perception et la redistribution des impôts. Le trafic des organes en Inde, l’utilisation de mercenaires pour remplacer l’armée régulière en Irak ne gênent pas les libertariens, car rien ne doit entraver le commerce. Jusqu’où peut aller la liberté, demande Sandel, et quelles sont les conséquences sur la société ?

La troisième approche est celle de l’auteur. Humaniste inspiré de Kant, selon qui nous sommes des êtres rationnels qui méritent d’être traités avec dignité et respect, il puise ses notions de vertu, d’égalité et de solidarité dans les ouvrages de John Rawls et d’Aristote. Il rappelle que nous sommes des « êtres de récit » et de langage. C’est en effet par les mots que nous distinguons le bien du mal, le juste de l’injuste. Pour lui, la justice n’est jamais neutre. Il est rassurant de savoir que Michael J. Sandel est aujourd’hui, aux États-Unis, un des professeurs de philosophie politique les plus respectés et les plus lus.