Culture

Le Carré et Poutine: des espions de choix

Dans ces deux biographies récemment parues, on découvre combien les années de John le Carré et de Vladimir Poutine dans les services secrets ont forgé l’écrivain et l’homme d’État qu’ils sont devenus.

(Photo : Mikhail Svetlov/Getty Images)
Le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine. (Photo: Mikhail Svetlov / Getty Images)

Les services secrets n’acceptent pas de volontaires, ils recrutent strictement selon leurs critères. Le processus est connu, des agents cherchent et repèrent des étudiants à l’université et évaluent leur comportement. Ils les approchent, boivent en leur compagnie, leur font un jour une offre. David Cornwell, qui deviendra John le Carré, a été approché à Berne, à 17 ans, comme garçon de courses du renseignement britannique. Quelques années plus tard, il recevra l’Appel, et à 25 ans il travaillait pour le MI5.

Le tunnel aux pigeons: Histoires de ma vie, par John le Carré, Seuil, 368 pages

Du plus loin qu’il se souvienne, Vladimir Poutine raconte qu’il a toujours voulu être espion. «Je lisais des livres et voyais souvent des films d’espionnage», se rappelle-t-il. À 15 ans, il s’était même adressé à la direction du KGB, qui lui avait recommandé d’aller d’abord à l’université, en droit de préférence. À la fin de ses études, à Leningrad, il était sélectionné.

En lisant Le tunnel aux pigeons, de John le Carré, et Première personne, de Vladimir Poutine, on devine que l’un et l’autre, l’Anglais bien élevé et le voyou qui aimait en imposer, étaient tous deux des patriotes romantiques, de véritables serviteurs de la Couronne et de l’État. Ce n’est pas rare, si on en croit John le Carré: «En Grande-Bretagne, les services secrets sont encore à ce jour, pour le meilleur et pour le pire, le havre spirituel de l’élite politique, sociale et économique du pays», affirme-t-il. Vladimir Poutine, alors qu’il était devenu conseiller politique à Saint-Pétersbourg, avouait à Henry Kissinger de passage dans sa ville qu’il avait travaillé pour le KGB. Il redoutait la réaction de Kissinger, qui lui répondit pourtant: «Mon cher, tous les gens honnêtes ont commencé leur carrière dans les services secrets.» Kissinger était du métier.

Vladimir Poutine est aujourd’hui président de la Fédération de Russie.

Surtout connu pour ses images de sportif à demi nu, le Poutine que l’on découvre dans Première personne est un homme simple, qui répond volontiers aux questions de trois journalistes, autour d’une bonne table. Le texte est entrecoupé d’entrevues avec son épouse, ses amis, ses maîtres. Publié en 2000 en Russie, traduit plus tard aux États-Unis, le livre vient de paraître presque clandestinement en français. À l’évidence, Poutine voulait donner de lui une image sympathique, ce qu’il réussit, mais on sent bien, à la façon dont il couvre les actions de ses anciens camarades du KGB, qu’il ne dit pas toute la vérité. Pourtant, l’homme raconte suffisamment d’anecdotes personnelles — sa fierté de conduire une voiture pour se rendre à l’université, son goût abusif de la bière allemande, la perte de ses économies dans l’incendie de la datcha familiale — pour qu’un personnage se dessine. Vladimir a été baptisé à l’insu de son père et a fait bénir à Jérusalem une croix qu’il porte au cou, cadeau maternel. Son épouse, Lioudmila, ancienne hôtesse de l’air, polyglotte comme lui, semble une femme remarquable qui ne s’étonne pas des succès de son mari, qu’elle décrit comme toujours maître de ses émotions. Même au KGB, on le disait si calme qu’il semblait indifférent au danger.

ESSAI_ETRANGER_exergue1Première personne est un plaidoyer de l’ancien dirigeant des services secrets en faveur de son élection à la tête du pays. L’homme politique a été fortement choqué de la façon dont Mikhaïl Gorbatchev et consorts ont laissé l’URSS s’effondrer, sans encadrement, et devenir un far west. C’est cette débâcle que décrit justement le Carré, lorsqu’il raconte avoir fait des recherches à Moscou pour l’écriture de son roman Un traître à notre goût. Le thème de la traîtrise est le fil conducteur de son œuvre. A contrario, pour Poutine, toute traîtrise est impardonnable; il exige fidélité à sa personne, à ses idées, et à l’ambition de faire de la Fédération de Russie un important acteur mondial.

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Première personne, par Vladimir Poutine, So Lonely, 202 pages

Né en 1952, d’une mère âgée et d’un père autoritaire, Vladimir Poutine possède un leadership naturel qu’il valorise en devenant un sportif de haut niveau. Jeune voyou, selon ses propres mots, il sera un adepte de sumo puis de judo. Il n’occupe pas de poste dans les Jeunesses communistes, étant plutôt porté à faire la bringue un peu partout dans le pays avec des camarades intrépides. Entré au KGB sous Brejnev, Poutine assiste impuissant au délitement de l’Union soviétique depuis Dresde, en RDA, où il côtoie la Stasi d’horrible mémoire. Il prend conscience que l’Allemagne de l’Est accuse un retard important sur le communisme en URSS. Son principal ennemi à l’époque: l’OTAN, et il n’y a pas à s’étonner qu’il s’en méfie aujourd’hui encore.

Poutine n’a pas 40 ans quand Gorbatchev, qui prône la perestroïka, est victime d’un coup d’État et remplacé par son ami Boris Eltsine. De retour en Russie depuis la chute du mur de Berlin, le jeune espion quitte plus ou moins le KGB pour devenir conseiller politique à Saint-Pétersbourg, sa ville natale. Il se pense Européen, agit en conséquence, aide à remettre la ville sur pied, est invité à Moscou où Eltsine lui confie la transformation des services de renseignements — le KGB devient sous sa gouverne le FSB. La suite est rapide et connue: il remplace Eltsine et devient président intérimaire.

C’est l’amour de la littérature allemande qui amène le jeune David Cornwell à s’installer à Berne, en Suisse, pour fuir son père, et à visiter les villes rasées de la Ruhr. Il rendra de menus services aux renseignements, fera son service militaire en Autriche, et quand il est recruté, il a déjà commencé à écrire un roman sous pseudonyme. De toute façon, se dit-il, «espionnage et littérature vont de pair». En poste à Bonn, Cornwell, attaché à l’ambassade, découvre le grand mensonge allemand, et comment les anciens nazis s’entraident, font passer des lois qui les favorisent, saisissent les meilleurs postes et les plus gros salaires sans être dénoncés. Il en est profondément ébranlé.

Dans son emploi de «secrétaire», David Cornwell est souvent chargé d’accompagner des politiques et des étudiants à Londres et commence à porter un nouveau regard sur sa société. C’est peut-être la défection de Philby, l’agent double responsable de l’assassinat de plusieurs sources britanniques, qui lui porte le coup fatal, ou bien sa rencontre avec de nombreux fabulateurs grandioses, ou encore le succès en librairie de L’espion qui venait du froid, mais il quitte le service tout en respectant le protocole, et devient le romancier le plus apte à raconter les entreprises et faiblesses des services secrets.

En fait, John le Carré n’a jamais cessé de pratiquer l’espionnage, il pousse ses recherches de lieux et de personnages jusqu’à se rendre sur les lignes de front. Son style descriptif inimitable doit tout aux rapports concis qu’on lui faisait réécrire dans les services de renseignements, son école littéraire. De plus, si selon Graham Greene l’enfance est le fonds de commerce du romancier, fils d’un père escroc, mythomane et repris de justice, l’espion britannique était à la naissance immensément riche. Et le Russe immensément doué.