Culture

L’envers du Web

À l’heure où Internet occupe de plus en plus de place dans nos vies, son influence se fait aussi sentir dans les livres… Voici trois suggestions de lectures ayant le cyberespace comme trame de fond.

La guerre invisible, par Drew Chapman, Albin Michel, 514 p.
La guerre invisible, par Drew Chapman, Albin Michel, 514 p.

Cyberconflits

Donald Trump a, entre autres, les Chinois dans sa mire. Non content de les tenir responsables de la délocalisation des emplois et du déclin de l’économie américaine, il n’a pas hésité à les accuser de «violer notre pays». Il a aussi menacé d’imposer une taxe de 45 % sur tout bien importé de Chine.

Avant de se lancer dans une guerre commerciale, cependant, le prési­dent américain aurait peut-être inté­rêt à lire La guerre invisible. Dans ce roman d’autant plus prenant qu’il est assez réaliste, l’auteur Drew Chap­man imagine un scénario catastro­phe dans lequel les États-Unis sont la cible d’une série de cyberattaques sournoises orches­trées par les mandarins de la République populaire.

On sait que la Chine a la haute main sur un peu plus de 1 000 milliards de dollars (soit environ 10 %) de la dette publique américaine. Dans le roman, les hostilités s’amorcent donc avec l’écoulement massif de bons du Trésor sur les marchés, ce qui risque de pro­voquer la chute vertigineuse du dollar. La crise est évitée de justesse par Gar­rett, un jeune analyste financier qui se voit bientôt recruté par le département de la Défense pour contrer les manœuvres furtives des Chinois.

Entre les deux superpuissances se profile ainsi une guerre asymétrique, clandestine, jamais déclarée, où les soldats sont remplacés par des pirates informatiques aussi habiles qu’imprévisibles, où les missiles sont des virus voyageant à haute vitesse par fibre optique, où les combats durent une fraction de seconde mais sèment le chaos le plus total chez l’ennemi: siphonnage des comptes bancaires, transactions qui sèment la panique sur le marché immobilier, programmes malveillants qui causent un plantage généralisé des serveurs de Google, virus qui infectent les réacteurs des centrales nucléaires…

Pour riposter à ces attaques, Garrett devra trouver la faille qui lui permet­tra de pénétrer la grande muraille pare-feu du Jin Dun, le «bouclier doré» qui limite l’accès des Chinois à Internet, filtre l’information politique et gère les systèmes de surveillance des internautes. Il devra aussi se défendre contre le département de la Sécurité intérieure de son propre pays, qui s’apprête à profiter de la situation pour étendre sa mainmise sur la population: «La vraie guerre viendra après», écrit l’auteur, «et ce sera contre nous tous».

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Le fantôme du monde, par Jacques Beaudry, Liber, 54 p.; Camarade, ferme ton poste, par Bernard Émond, Lux, 160 p.
Le fantôme du monde, par Jacques Beaudry, Liber, 54 p.; Camarade, ferme ton poste, par Bernard Émond, Lux, 160 p.

La dictature des écrans

«L’homme de l’ère numérique est le primate du futur automate», écrit Jacques Beaudry dans un essai assez pessimiste mais fort lucide sur notre avenir collectif. Pour ce philosophe de l’Université de Sherbrooke, les écrans sur lesquels nous cliquons, «comme la mouche se cogne contre une vitre invariablement», sont en train de transformer la psyché humaine, et pas pour le mieux. En plus d’éveiller un instinct de meute carnassier sur les forums de discussion, Internet assomme la pensée en l’encombrant d’inanités superficielles, dépossède l’homme de sa faculté de réflexion, le rend incapable de distinguer le vrai du faux, dit-il encore. En cette ère de postvérité et d’affirmations contraires aux faits, son point de vue mérite qu’on s’y attarde sérieusement.

Même son de cloche chez le cinéaste Bernard Émond, dans un recueil de textes récents et profondément sentis où l’auteur déplore notre abrutissement médiatique ainsi que le recul des cultures patrimoniales devant l’hégémonie de la culture de masse. Avec la sincérité qu’on lui connaît, le réalisateur de La neuvaine et de La donation nous invite à nous débrancher, à redécouvrir les vertus de la générosité et de l’engagement par l’intermédiaire des livres, car «lire est un acte de liberté».