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Drones: ceux d’en haut, ceux d’en bas

Pour certains, c’est l’arme du lâche. Pour d’autres, le drone permet la frappe chirurgicale tant recherchée, celle qui atteint la cible sans causer de dommages collatéraux.

Guillaume Lavallée a le sens de la formule. Dès les premières lignes de Drone de guerre, il situe l’objet de son livre et identifie les acteurs du drame. Cet ouvrage, écrit-il, «c’est l’histoire d’une guerre non déclarée mais létale qui se joue entre les États-Unis au ciel, des djihadistes et l’armée pakistanaise au sol, et une population azimutée au carrefour de ces forces».

Et cette guerre est menée de la façon la plus inédite possible: par des drones.
Le drone est une innovation technologique au potentiel illimité. L’appareil peut surveiller un endroit, cartographier un territoire, prendre et transmettre des photos.

Mais le drone est aussi et surtout un engin de guerre. Dans le monde militaire, ce petit aéronef, léger, maniable, économique, a deux propriétés qui le rendent indispensable pour les états-majors : il se manœuvre sans pilote à bord et il identifie des cibles pour ensuite les atteindre en lâchant des bombes ou en tirant des missiles.

Il réalise ainsi un rêve vieux comme le monde: frapper l’ennemi sans entrer physiquement en contact avec lui, sans engager, en particulier, le fameux corps-à-corps dont l’historien britannique John Keegan a décrit toute l’intensité et toute l’horreur dans Anatomie de la bataille.

C’est que, justement, les machines de guerre modernes, du moins celles de l’Occident, ne tolèrent plus les pertes humaines… de leur côté. Les coûts astronomiques liés à l’entretien d’un militaire occidental et de son matériel, et la pression croissante de l’opinion publique rétive à sacrifier ses soldats poussent à l’innovation technologique. L’artillerie, les bombardements aériens, les missiles de croisière, les missiles balistiques à tête nucléaire permettent de tuer sans voir les victimes.

Toutes ces armes ont soulevé ou soulèvent des questions éthiques et morales. Les tapis de bombes alliées sur les villes allemandes de Dresde ou de Hambourg, censées faire céder la population et provoquer une révolte contre le régime en place, ont révulsé les consciences. Américains et Soviétiques ont usé des mêmes techniques au Vietnam et en Afghanistan. Il n’a jamais été démontré que ces bombardements avaient donné les résultats recherchés.

Le drone creuse encore plus la distance entre l’attaquant et l’attaqué. L’opérateur du drone, installé confortablement à des milliers de kilomètres du champ de bataille, identifie la cible, la suit et la frappe le moment voulu. Pour certains, c’est l’arme du lâche. Pour d’autres, le drone permet la frappe chirurgicale tant recherchée, celle qui atteint la cible sans causer de dommages collatéraux. Débat de philosophes et de stratèges.

Comme les tapis de bombes, le drone produit ses effets. Guillaume Lavallée les documente dans un livre passionnant en partie consacré à un aspect trop souvent oublié de la vie au Pakistan: la guerre secrète des États-Unis contre les djihadistes à
l’œuvre dans ce pays. L’auteur s’attarde sur la tragédie de ceux d’en bas, ceux qui reçoivent les bombes larguées par ceux d’en haut. Et ce qu’il décrit n’est pas joli, une histoire terrible et bouleversante.

Guillaume Lavallée, Drone de guerre. Visages du Pakistan dans la tourmente, Éditions du Boréal, 2017.

Des centaines d’attaques

Il est très difficile de trouver des informations exactes et précises sur la fabrication et l’utilisation des drones militaires. Les statistiques mélangent souvent les drones de surveillance et les drones d’attaque. Cela dit, un portrait se dégage concernant l’utilisation des drones d’attaque.

Le premier a été utilisé en Afghanistan en 2002. Il visait Ben Laden, il a tué des innocents. Ces drones sont principalement utilisés par les États-Unis, même si l’Iran, la Russie, et des organisations non-étatiques comme le Hezbollah en font usage.

Les drones d’attaque sont utilisés pour frapper un individu (assassinat ciblé) ou un groupe d’individus en train de planifier ou commettant une attaque. Au cours de sa présidence (2001-2008), George Bush a autorisé 44 attaques. Barack Obama (2009-2017), un peu plus de 500. On estime que ces attaques ont causé la mort de 5000 personnes dont entre 8 et 17% de civils. La très grande majorité des frappes vise des cibles au Pakistan, en Irak, en Syrie, en Somalie et au Yémen.

Actuellement, 87 pays possèdent des drones de surveillance ou d’attaque et 20 pays sont exportateurs de ces engins. (J.C.)

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Jocelyn Coulon est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Il a été conseiller politique principal du ministre canadien des Affaires étrangères en 2016-2017.