Culture

Le réveil des banlieues

Salles de spectacle, bibliothèques dernier cri, centres d’art et festivals: il est loin le temps où, en banlieue, on ne faisait que dormir et tondre la pelouse…

Le Zénith de Saint-Eustache. (Photo : David Kirouac)

Prêt pour le festival Santa Teresa ? Non, ce n’est pas la dernière des grands-messes rock de Los Angeles ou de San Francisco, mais bien le nouveau rendez-vous musical branché de… Sainte-Thérèse, au nord de Montréal. Présenté fin avril, il met en vedette des artistes que bien des festivals d’envergure seraient heureux de programmer, tels Patrick Watson et City and Colour. Une illustration, parmi tant d’autres, d’une tendance lourde : l’augmentation de l’offre culturelle de qualité hors des grands centres. 

Depuis 10 ans, dans les banlieues de Montréal comme de Québec — et dans plusieurs centres régionaux —, on voit se multiplier les lieux de diffusion et les projets de rénovation d’équipements existants. L’Étoile Banque Nationale (1 000 places) incarne bien ce phénomène. Inaugurée en 2008 par La Tribu, elle est devenue l’un des pôles du Quartier DIX30, à Brossard. Jusque-là propriétaire de salles dans l’île de Montréal, La Tribu avait flairé le courant. Elle ouvrait d’ailleurs, en 2013, Le Club du Quartier DIX30 (375 places) et, en 2015, Le Zénith de Saint-Eustache (720 places).

La liste des nouvelles installations est longue. Citons encore le Centre d’art Diane-Dufresne, bâtiment aux lignes racées ouvert fin 2015 à Repentigny. Et les 22 millions de dollars supplémentaires que le ministère de la Culture et des Communications accordait aux municipalités et aux régions, début avril, devraient contribuer à la tendance.

L’exposition Banlieue ! à la Maison des arts de Laval. (Photo : Guy L’Heureux)

Cette récente vitalité a une incidence marquée sur le monde du spectacle, qui se réorganise en conséquence. Il n’y a pas longtemps, toute production d’une certaine envergure était invariablement présentée en ville, puis, si et seulement si le succès était au rendez-vous, circulait à l’extérieur. « Il y a 25 ans, on était la cerise sur le  gâteau : les spectacles étaient à l’affiche à Montréal pendant trois semaines, au Théâtre Saint-Denis, par exemple, et on les programmait éventuellement ailleurs, dit Danielle Bilodeau, directrice du Théâtre de la Ville, à Longueuil, fondé en 1989. Aujourd’hui, la mécanique a changé : les grosses productions font trois soirs au Saint-Denis et partent aussitôt en tournée, prévue de longue date. »

La dynamique a tellement évolué qu’elle pousse les producteurs à penser les spectacles en fonction de cette tournée. « De plus en plus, ajoute Johanne Aubry, programmatrice au Théâtre de la Ville, des producteurs viennent voir nos salles dès l’étape de la conception. C’est arrivé en 2013, par exemple, avec Le chant de sainte Carmen de la Main, le spectacle musical de René Richard Cyr et Daniel Bélanger : la mise en scène initiale devait tenir compte des différents lieux où le spectacle serait présenté. On n’aurait pas vu ça 20 ans plus tôt. »

L’une des conséquences de cette tendance est la pression qu’elle exerce sur les salles des villes-centres. Celles-ci doivent se réinventer, offrir une expérience autre, ce que tente de faire le Quartier des spectacles, à Montréal, qui mise sur un cadre urbain — avec lequel Terrebonne ou Longueuil ne peuvent pas rivaliser — et sur l’abondance de l’offre dans un périmètre limité.

Debbie Lynch-White dans son spectacle créé pour le Théâtre de la Ville, à Longueuil. (Photo : Robert Etcheverry)

La banlieue sort du placard

Si ce courant est lié à l’augmentation de la population dans les villes périphériques, de même qu’au souhait de cette population d’éviter la circulation et les problèmes de stationnement, le changement est plus profond. « Dans les 10 ou 15 dernières années, on a observé une extension du phénomène urbain, souligne Christian Poirier, professeur agrégé à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Les municipalités ne proposent plus seulement un endroit où habiter, mais aussi un endroit où vivre. »

Les attentes des résidants de Repentigny, Brossard ou Charlesbourg étant plus élevées en ce qui a trait au milieu de vie, leur ville entend leur donner ce qu’ils allaient traditionnellement trouver au centre-ville de Montréal ou de Québec. Il ne s’agit pas seulement de services supplémentaires, mais bien de stratégies de positionnement, ou de branding. « Ça s’inscrit dans un phénomène assez large, qui est loin de se limiter au Québec, poursuit Christian Poirier. On assiste à une évolution de la perception du rôle des villes, à une vision élargie du palier municipal, qui investit dorénavant le champ du culturel. Il y a derrière tout cela une logique économique, mais aussi une réponse à une véritable problématique identitaire. Il faut bien le dire : pendant longtemps, le sentiment d’appartenance à une ville de banlieue n’allait pas de soi, et ce sentiment est intimement lié à la culture. »

L’Étoile de Brossard, salle réputée pour son acoustique. (Photo : Martin Tremblay)

Quand est venu le temps de souligner son 50e anniversaire, en 2015, Laval l’a fait au moyen d’activités culturelles, notamment en présentant l’exposition Banlieue ! à sa Maison des arts. Avec ses volets « arts visuels » et « littérature », l’expo remettait en question la notion d’identité lavalloise. Dans son texte de présentation, la commissaire Jasmine Colizza abordait de front les besoins d’identification et de valorisation qui se manifestent en banlieue : « On ne crie pas haut et fort son appartenance au 450. Habiter ou venir de la banlieue est embarrassant devant les citadins, qui, pourtant, ne sont souvent pas des urbains pure laine… C’est cette gêne que nous souhaitons lever. Promouvoir l’affirmation de son statut de banlieusard plutôt que de le cacher. Sortir sa banlieue du placard et l’afficher. »

Qu’on se le tienne pour dit : la banlieue n’a plus de complexes. Autrefois ville-dortoir, la voilà équipée pour veiller tard !

Des chiffres qui parlent

Le déplacement de l’activité culturelle vers les villes périphériques n’est pas une vue de l’esprit. Certaines statistiques ne laissent planer aucun doute. Par exemple, celles de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec indiquent que, de 2004 à 2014, Montréal a perdu près de 10 % d’assistance payante dans le secteur des arts de la scène, et jusqu’à 50 % d’assistance payante aux spectacles de chanson francophone. Pendant la même période, on a observé une hausse de près de 70 % de l’assistance dans les salles des couronnes nord et sud ! Augmentation attribuable pour une bonne part, il importe de le souligner, aux ventes de billets dans le secteur de l’humour.