Culture

Citoyen de Larochellière

L’amour et la paternité lui inspirent des chansons plus intimistes, mais grattez un peu et ce critique d’une Amérique consumériste reprend vite du service. Discussion engagée.

Je suis d’abord passé devant lui sans le voir dans le café où nous nous étions donné rendez-vous. Le grand Luc, un peu dégingandé et légèrement bègue sauf quand il chante, sirotait un café au lait. Il a aujourd’hui une barbe, mais a gardé son côté cool. Le genre de gars qu’on tutoie tout de suite parce qu’on aurait pu aller au même cégep, avoir les mêmes blondes. L’artiste a encore plein de nouvelles mélodies et de textes à offrir, mais on l’entend moins.

Son 11album, Autre monde, est sorti l’automne dernier sans bousculer les palmarès. Ce disque n’est pas différent des autres, portant dans un même souffle la critique sociale sur la prolifération des armes (« Suicide américain ») et le plaisir de vivre (« L’avenir du monde »). On retrouve le musicien qui nous a laissé des chansons emblématiques de l’époque où il les a créées. « Sauvez mon âme » parlait des faux prêtres des années 1980 qui nous promettaient la vie éternelle en échange de nos biens matériels. « Amère America » et « Cash City » déculottaient le pays des self-made men et des inégalités sociales. De Larochellière, c’est aussi des plongées intérieures comme « Si fragile » ou « Si j’te disais reviens ».

Photo: Panneton-Valcourt

Le citoyen est en colère, toujours, mais l’homme est en paix ; le papa d’un bébé de huit mois du moins. Interview « citoyenne ».

Que pense l’auteur d’« Amère America » de l’élection de Donald Trump ?

Je ne dors pas très bien depuis quelques mois. C’est comme un cauchemar éveillé ! Je n’en reviens pas que les Américains aient élu cet être narcissique, misogyne et menteur qui n’avait pas la moindre expérience politique avant de se lancer dans la campagne. J’ai toujours eu un petit côté pessimiste, mais c’est comme si mes pires craintes s’étaient matérialisées. Avec cette espèce de Néron des temps modernes, on a l’impression d’assister au déclin d’un empire.

« Aux armes les instituteurs, les écoliers, les écolières /
Les profs de gym et les bonnes sœurs, les concierges et les cuisinières /
Aux armes les adolescents, qui voient tout noir ou bien tout blanc /
Tous arme en main pour le suicide américain »

Extrait de « Suicide américain » 

Que voulez-vous dire ?

On sent depuis le 11 septembre 2001 que le monde change. La peur, l’insécurité et l’intolérance poussent la population à penser qu’un leader populiste peut régler ses problèmes avec des slogans creux comme « Make America Great Again ». L’idée même de liberté est bafouée, celle de la vérité encore plus. On présente la presse comme l’ennemie du peuple. On accuse et on récuse sans preuves, sans fondement. Jadis protecteurs des valeurs démocratiques, les États-Unis deviennent les délinquants de l’Occident. On parle de Trump, mais il y a d’autres chefs d’État aussi inquiétants. Je pense à Recep Tayyip Erdoğan, en Turquie, à Vladimir Poutine, en Russie, à Rodrigo Duterte, aux Philippines. À des candidats populistes d’extrême droite qui se présentent en Europe. Un fascisme décomplexé s’affirme un peu partout.

Dans « Amère America », je disais que j’étais né « du bon bord, du bord de l’Amérique, de l’Amérique du Nord, le royaume apathique ». Mais tôt ou tard, nous allons ressentir les effets des politiques réactionnaires de Trump. Au Canada, on a eu notre ère Stephen Harper, durant laquelle on a coupé l’aide aux artistes, muselé les scientifiques… Rien ne nous interdit de penser que cet obscurantisme ne reviendra pas.

Vos albums « engagés » (Amère America, Sauvez mon âme) ont été suivis de plus intimistes (Un toi dans ma tête, C’est d’l’amour ou c’est comme). Avec Autre monde, revenez-vous à la politique ?

Je ne dirais pas qu’il y a eu des disques engagés et d’autres qui ne l’étaient pas. Je suis toujours passé assez librement de l’un à l’autre. Comme dans la vie. J’écoute sans cesse les nouvelles à la radio et à la télé ; je suis accro aux infos. Des drames, il y en a tous les jours, plusieurs fois par jour. Mais ça ne m’empêche pas d’apprécier les bons moments. Dans mon nouvel album, je dénonce la folie ambiante, le fanatisme et l’extrémisme. Mais je parle aussi de voyages et d’amour. La chanson-thème est un hommage aux femmes et aux enfants, porteurs d’avenir.

« Cash City » est votre plus grand succès international. Est-ce qu’un chansonnier peut vivre de son art sans atteindre les sommets du palmarès ?

On ne dit pas non à un succès commercial. On fait des chansons pour toucher la sensibilité des gens. Tant mieux si elles passent à la radio ! C’est vrai que « Cash City » a connu du succès à l’extérieur du Québec, principalement grâce à la France, où elle a tourné pendant cinq ans. Même en Afrique, où j’ai fait une tournée, des gens la connaissaient par cœur.

L’industrie a beaucoup changé depuis que j’ai commencé. À la télévision, les émissions de variétés permettaient aux auteurs-compositeurs-interprètes d’entrer chez les gens. Depuis, les grands réseaux ont abandonné les artistes. Même à Radio-Canada, on n’invite presque plus les chansonniers pour des prestations en direct. Difficile de faire connaître ses nouvelles productions dans ce contexte. Une seule exception : l’émission hebdomadaire Belle et Bum, à Télé-Québec.

On dit que vous êtes « une sorte de symbole générationnel ». Qu’en pensez-vous ?

Je me définirais plus comme un témoin de mon époque. Je suis un gars de la génération X, qui a hérité des valeurs des baby-boomers, mais dans un contexte de précarité. Les gens de ma génération ont passé plus de temps à courir après les jobs qu’à profiter de la société des loisirs. Moi, par exemple, j’ai travaillé comme balayeur au parc Belmont et commis à la Société des alcools avant de goûter au succès.

Par ma fille, Claudel, qui a 21 ans, je constate que la génération Y est différente. Elle est branchée en permanence, ce qui la tient bizarrement à l’écart du monde. Tous ces appareils électroniques, c’est un peu une fuite de la réalité. Ce monde ne m’est pas étranger — j’ai aussi mon téléphone intelligent allumé en permanence —, mais je n’ai pas grandi avec ça.

Où vous situez-vous dans le débat « Quitter le Canada ou y rester » ?

J’adhère à l’idée d’indépendance du Québec, mais cette position n’est pas présente dans mes chansons. Mes thèmes sont plutôt « liberté, égalité, fraternité ». Je préfère rêver à une véritable social-démocratie ; l’idée du pays vient après. L’indépendance ne doit pas se faire au prix d’une fermeture à l’autre. Le débat sur l’identité québécoise me rend mal à l’aise. On joue avec le feu quand on oppose « nous » et « eux ». Je crains que ça n’ouvre la voie à des dérives d’extrême droite.

Vous avez connu le succès instantané à 19 ans au Festival de la chanson de Granby. Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas percé dans ce métier ?

Je n’ai pas eu le temps de rêver au succès. Si je n’avais pas été chanteur, j’aurais peut-être cherché un boulot en illustration. Après le cégep, je me suis inscrit à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, où j’ai suivi des cours pendant quelques sessions. Mais j’avais aussi été accepté en théologie. Je voulais comprendre le monde.

Vous avez eu 50 ans. Êtes-vous vieux ?

À 35 ans, je me sentais moins jeune qu’aujourd’hui. Il faut dire qu’à cet âge-là j’ai traversé une période assez difficile. J’ai ressenti une espèce de fatigue créatrice, physique et psychologique. Aujourd’hui, je suis bien dans ma peau. Je sais qu’il y a plus d’années derrière moi que devant, mais je me sens plein d’énergie et de créativité.

Vous avez trouvé l’amour avec Andrea Lindsay, chanteuse d’origine ontarienne. Cinq ans de vie commune, un bébé et un album duo plus tard, est-ce que « c’est [encore] d’l’amour ou c’est comme » ?

Oui, j’aime beaucoup ma vie actuelle. Quand je regarde les yeux de mon fils, Louis, huit mois, j’ai de l’espoir. Il veut vivre. Tous les jours, il me fait comprendre que l’avenir, pour lui, a un sens.