Culture

Écrit dans le ciel

Deux romans, écrits par des auteurs irakien et iranien, illustrent comment l’islam peut influencer le destin de ceux qui vivent selon les principes de cette religion.

La voix cachée, par Parinoush Saniee, Robert Laffont, 378 p. ; Seul le grenadier, par Sinan Antoon, Actes Sud, 320 p.

À tort ou à raison, l’islam a la réputation d’être une religion fataliste qui prône une attitude résignée devant l’adversité, exprimée par le fameux mektoub (c’était écrit). Deux récents romans, l’un irakien, l’autre iranien, jonglent avec cette notion et en détournent le sens pour mieux condamner des sociétés où l’individu est dépossédé de son libre arbitre.

Œuvre d’une grande intensité poétique, Seul le grenadier se passe à Bagdad pendant le régime de Saddam Hussein et tout de suite après sa chute. Le narrateur, Jawad, est un étudiant qui aspire à devenir sculpteur. Les répercussions de la guerre contre l’Iran, de la guerre du Golfe et de l’invasion américaine vont en décider autrement. Quand son père meurt, il se voit forcé de reprendre le flambeau de la petite « salle de lavage » familiale, où il prépare les corps des défunts avant leur enterrement. Selon le rituel chiite, il utilise des feuilles de jujubier moulues et du camphre, puis place des branches de grenadier dans le cercueil pour « préserver le mort des supplices de la tombe ».

Bagdad, qui était une « vaste prison » sous Saddam Hussein, est devenue une « multitude de cachots » gardés par les milices de factions adverses. Avec la multiplication des meurtres confessionnels et des attentats à la voiture piégée qui ensanglantent la ville, les cadavres s’empilent et Jawad est bientôt débordé. « Si nous, les vivants, ne valons plus rien, que valent alors les morts ? » se demande-t-il. Ironie du sort, celui qui rêvait de sculpter sera réduit à apprêter « des statues dont le musée permanent se trouve sous terre ».

La voix cachée, c’est celle de Shahaab, qui, à quatre ans, n’a pas encore commencé à parler et qu’on croit, à tort, attardé. Tous les après-midis, sa cousine l’emmène dans un parc de Téhéran, où elle a rendez-vous avec son amoureux. Elle espère que l’enfant détournera les soupçons de la police de la moralité, qui harcèle les couples non mariés. Mais Shahaab la dénonce, et elle va découvrir combien l’espoir d’échapper à un destin tracé d’avance est illusoire dans son pays. Le petit cousin, lui, trouvera refuge dans la calligraphie. C’était écrit…

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UNE FORÊT IMPÉNÉTRABLE

De bois debout, par Jean-François Caron, La Peuplade, 414 p.

Le troisième roman de Jean-François Caron s’ouvre par un coup de feu retentissant au milieu d’un boisé silencieux. Le narrateur, Alexandre, voit son père abattu par deux patrouilleurs qu’il avait attirés dans un guet-apens. Comment expliquer la fin violente d’un homme qui, jusqu’alors, avait mené une existence paisible dans un petit village forestier au sud de Montmagny et qui ne possédait pas de carabine, parce qu’il était incapable de tuer un animal ? Quelles sont les « jobines » qu’il effectuait pour le maire de l’endroit ? Qu’est-ce qui le liait à la jeune voisine ? Et, surtout, pourquoi s’opposait-il autant à ce que son fils poursuive ses études, prétendant qu’enfermé dans ses livres il ne connaîtrait « jamais rien de vrai » ?

Ce n’est pas dans les livres, en effet, qu’Alexandre apprendra la vérité sur le drame. Il lui faudra revenir au village, bien des années plus tard, et retourner sur la terre de bois debout où son père s’était construit un camp. Dans ce roman puissant où la voix des morts insiste pour se joindre à celle des vivants, Jean-François Caron rappelle que la simplicité des gens n’est souvent que l’arbre qui cache l’impénétrable forêt de leur complexité.