Culture

Emmanuel Schwartz et la pensée pure

À quelques jours de la première d’Exhibition – L’exhibition, au Festival TransAmériques, Tristan Malavoy s’entretient avec l’auteur et comédien.

(Photo : Maude Chauvin)

Il est partout depuis quelques mois. On l’a vu sur la scène du TNM, où il a incarné Tartuffe et joué dans En attendant Godot ; il a défendu les plus récentes pièces de Mani Soleymanlou, notamment dans des théâtres de la région parisienne, en mars dernier ; sans compter qu’il travaille à l’écriture de scénarios et qu’il est de la distribution d’Hochelaga, terre des âmes, le prochain film de François Girard. Dans sa situation, d’autres auraient le réflexe de profiter de leurs rares moments libres ; lui a plutôt employé les siens à préparer une pièce frondeuse, au titre énigmatique : Exhibition – L’exhibition. À quelques jours de la première au Festival TransAmériques, tête-à-tête avec l’auteur et comédien Emmanuel Schwartz.

***

Emmanuel Schwartz, on a l’impression que la notion de repos vous est étrangère. Tout comme celle de routine…

Ce qui est sûr, c’est que j’ai continuellement besoin de sentir que je vais à la rencontre d’un risque. Le spectre de ce que j’ai envie de faire, professionnellement, est large. Je suis enchanté de participer à des productions d’envergure, qui touchent un large public, mais je ne peux pas m’éloigner longtemps de lieux où on essaie de réinventer les codes, où on peut se tromper, montrer qu’on a une bolt de lousse ! C’est ce type de lieu que je trouve au FTA, un festival tout désigné pour créer Exhibition – L’exhibition.

Dans cette pièce, que vous avez écrite et que vous interpréterez avec Benoît Gob et Francis La Haye, il est question d’un dispositif appelé la « machine à extraire la pensée pure ». Qu’est-ce que cette machine, et qu’est-ce que la pensée pure ?

Notre projet, c’est de créer du mouvement dans la façon de regarder une représentation. Je m’explique : quand on est au musée, par exemple, on peut voir l’expo dans un sens ou dans l’autre, on peut s’attarder sur une œuvre, passer devant une autre sans s’arrêter. Nous tentons d’amener cette idée au théâtre. Exhibition – L’exhibition est d’ailleurs, à certains égards, plus proche de l’installation artistique que de l’œuvre dramaturgique. Il y a des situations montrées, soutenues par une bande-son préenregistrée, mais le spectateur aura plusieurs choses à suivre à la fois, et donc des choix à faire. L’idée de base est la suivante : j’invite deux chums à jouer au théâtre avec moi, mais au dernier moment, je me mets à douter de ce qu’on fait. À me demander : qu’est-ce qu’il est pertinent de creuser par le théâtre, comme thématiques, dans le Québec actuel ? La pensée pure, ce serait un peu ça : ce qui se met en marche quand on est en situation de création. Une sensation qui nous grise en même temps qu’elle nous effraie.

Parlez-nous de ce titre qui joue sur les sens différents, en français et en anglais, du terme « exhibition ».

En anglais, le mot désigne une exposition ; en français, il annonce plutôt une mise à nu. C’est à la fois proche et assez différent. Ayant grandi à cheval sur les cultures anglo et franco [son père est un jazzman anglophone, sa mère, une orthopédagogue francophone], j’ai toujours été intéressé par ces doubles sens, qui sont parfois très porteurs. La pièce contient tout ça : une introspection, un dévoilement, mais aussi une expo, puisqu’elle intègre le travail pictural de Benoît Gob. Mais avant tout, elle explore la zone commune à ces deux significations.

Plusieurs vous connaissent d’abord comme comédien. Or, l’écriture est centrale dans votre parcours, n’est-ce pas ?

Oui. D’ailleurs, je travaille ces jours-ci à l’adaptation pour le cinéma de deux de mes pièces, Bérénice, créée à La Chapelle en 2009, et le solo Alfred, créé au Théâtre d’Aujourd’hui en 2014, en collaboration avec Alexia Bürger. Le scénario, c’est une écriture que j’apprends, très différente de l’écriture dramaturgique, avec beaucoup plus de retours, l’intervention de plusieurs personnes. C’est plus payant aussi, on ne se le cachera pas ! Le théâtre, c’est fantastique, mais il est à peu près impossible d’en vivre, au Québec.

Même quand on est autant demandé que vous l’êtes ?

Actuellement, je ne peux pas me plaindre. Je viens de jouer dans deux grosses productions du TNM, l’une ayant été jouée une quarantaine de fois [En attendant Godot], l’autre une cinquantaine [Tartuffe] ; on pense à moi pour pas mal de choses. Mais c’est rare, ce genre de dynamique, je ne peux pas faire comme si ça allait durer toujours.

Vous sauriez faire autre chose ?

Oui. J’ai donné quelques cours à l’UQAM, par exemple. J’ai adoré l’expérience, ça a même été une occasion de faire le point sur ma propre pratique. Il y a là quelque chose que je développerai un jour. D’ailleurs, je sais que je dois trouver des moyens de prendre soin de moi, de sortir parfois du jeu…

C’est usant, monter aussi fréquemment sur scène ?

Très. D’autant plus qu’après m’être entièrement investi dans un personnage, je suis incapable de simplement rentrer à la maison et de me coucher après avoir bu une tisane. Je suis énergisé, fébrile, ce qui dure un bon moment. Le jeu me place dans des états de grande intensité, de vulnérabilité, aussi. Ça me semble sain qu’il n’y ait pas que ça dans ma vie !

Emmanuel Schwartz, il faut dire, est reconnu pour se donner sans compter…

On pense à moi pour des rôles qui déplacent de l’air, je le vois bien. On me voit incarner des personnages emphatiques, dangereux, même ! Tout cela est merveilleusement paradoxal, parce que je suis quelqu’un d’assez lymphatique dans la vie. Mes amis diraient sans doute que je suis même un peu flanc mou.

D’où vient cette intensité déployée sur scène ?

Ce qui se passe, c’est que dans l’élan du jeu, quand les muscles sont réchauffés, que la parole coule, je ressens férocement l’envie de dépasser mes limites, d’aller plus loin que je ne l’ai jamais fait. C’est une sorte de drogue, je ne peux pas imaginer jouer autrement. Modérer mes transports, jouer de manière prudente, ça me couperait de la raison pour laquelle je fais ce métier.

Exhibition – L’exhibition 
Du 2 au 5 juin, au Monument-National
Dans le cadre du Festival TransAmériques