Culture

Les sables de Libye

L’auteur avait 19 ans quand son père a été emprisonné sous le régime de Kadhafi, en 1990. Plus de vingt ans après, toujours sans nouvelles de lui après la chute du dictateur et la libération des prisonniers, il est parti à sa recherche. 

Photo : Eduardo Blanco / Alamy Stock Photo

Aucune chaîne de montagnes ne protège la Libye des vents du Sahara, aussi le désert couvre-t-il 90 % du territoire. Avec la même violence qu’une tempête de sable, Mouammar Kadhafi s’est abattu sur le pays en 1969 et, sous son régime despotique, des milliers de personnes ont disparu — étudiants, intellectuels, syndicalistes qui avaient osé élever la voix pour exprimer leur dissension.

L’un d’entre eux, l’homme d’affaires Jaballa Matar, était un dirigeant très en vue de l’opposition. Poète, ancien militaire et diplomate, il aidait à financer des cellules clandestines et avait dirigé un camp d’entraînement au Tchad. En 1990, alors qu’il vivait en exil au Caire, il fut enlevé par la police secrète égyptienne, livré aux autorités libyennes et enfermé dans les oubliettes d’Abou Salim, la pire prison de Tripoli, où, quelque temps après, 1 270 détenus furent massacrés.

La terre qui les sépare, par Hisham Matar, Gallimard, 336 p.

Vingt et un ans plus tard, quand les insurgés du printemps arabe ont déposé le dictateur et délivré les prisonniers politiques, Jaballa Matar n’a pas refait surface. Avait-il été exécuté ou croupissait-il encore dans les cachots secrets de Kadhafi ? Son fils Hisham, architecte et écrivain installé à Londres, s’est rendu en Libye pour le retrouver. Dans un récit qui lui a valu les plus grands éloges (dont le premier Prix du livre étranger de France Inter), il décrit une contrée déstabilisée par sa récente libération, enfiévrée par les promesses de démocratie, mais déjà fracturée par les milices rivales qui, encore aujourd’hui, se livrent à des affrontements quasi quotidiens pour faire valoir leur influence.

Sa traversée du désert le mène à Benghazi, chez ses oncles et cousins, qui, eux aussi, sont restés captifs durant des années et qui ont en commun la même démarche rigide, « comme si l’oppression était un sédiment toxique qui demeurait dans les muscles ». Il visite également le village ancestral où sa famille élève des chameaux, rencontre d’anciens détenus, se remémore ses échanges avec le très instable fils de Kadhafi, cherche des explications au chaos qui a suivi la chute du régime.

Il raconte ces événements sur un ton retenu, presque philosophique, qui fait de son livre une sobre et féconde méditation sur « le pays qui sépare les pères des fils », de celles qui laissent sur l’âme une trace indélébile.

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Un parc pour les vivants, par Sébastien La Rocque, Cheval d’août, 186 p. ; Tu aimeras ce que tu as tué, par Kevin Lambert, Héliotrope, 216 p.

UNE BELLE RELÈVE

Parmi toutes les parutions du printemps, deux nouvelles voix s’imposent par la force de leur portée et leur individualité assumée.

La première appartient à Kevin Lambert, dont le roman est une diatribe rageuse contre sa ville natale de Chicoutimi, présentée ici comme une ogresse qui dévore ses petits — car les accidents mortels y sont fréquents et les victimes sont souvent très jeunes. À l’école du narrateur, c’est l’hécatombe. Il ne reste à l’adolescent qu’à hanter les corridors avec les spectres de ses amis, à s’éclater avec ses amants pour narguer la ville où « tout ce qui est sexuel est profondément refoulé », et à fantasmer de tout faire exploser. Un choc dont on ne veut pas se remettre.

La deuxième voix est celle de Sébastien La Rocque, ébéniste de son métier, qui a traduit sa passion pour les meubles anciens en un roman-réquisitoire pour leur sauvegarde, puisque la génération Ikea n’y accorde plus aucune valeur, entendu que « l’histoire, c’est du passé ». Un roman qui nous dépeint le milieu agonisant des encans, des marchés aux puces et des antiquaires, univers fascinant « qui lie les objets et le temps », et qui a la douce patine des œuvres patiemment polies.