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Lire Liu Xiaobo

Le dissident chinois, lauréat du prix Nobel de la paix, est décédé jeudi à l’âge de 61 ans, au terme d’un combat contre le cancer du foie. 

Liu Xiaobo sur une photo prise par sa femme, Liu Xia, assignée à résidence. Cette image a été présentée lors d’une exposition qui s’est tenue en 2012 à l’Université Columbia, à New York. (Photo : AP Photo/Mary Altaffer)
NDLR : Ce texte, paru le 27 juin 2017, a été écrit avant la mort de Liu Xiaobo, peu après qu’il eut été libéré de prison par Pékin.

Forcé de vivre en prison, l’écrivain Liu Xiaobo mourra au moins en liberté. Le dissident chinois a été libéré par Pékin, alors qu’il est atteint d’un cancer du foie en phase terminale.

Sa participation au mouvement populaire qui a été réprimé dans le sang sur la place Tiananmen, le 4 juin 1989, lui avait valu un an et demi de prison, mais aucune accusation. En 1995 s’ajoutaient neuf mois de résidence surveillée, puis les trois années suivantes dans un camp de rééducation pour avoir demandé la libération de prisonniers politiques.

Loin de le faire taire, les sanctions allaient faire passer Liu Xiaobo du rôle de personnage dérangeant à celui de dissident.

Emprisonné en 2009 sous prétexte d’avoir participé à la rédaction de la Charte 08, qui prônait une réforme démocratique en Chine et le respect des droits de la personne, il a reçu in absentia le prix Nobel de la paix en 2010 pour son combat.

Le choix avait provoqué un gel des relations diplomatiques entre la Chine et la Norvège, mais aussi un nouvel appel à sa libération par les États-Unis et l’Union européenne. Ses œuvres sont toujours interdites de publication en Chine.

Pourtant, il faut lire cet intellectuel brillant mais brisé, qui s’est toujours interrogé sur la volonté réelle et le courage de son peuple.

Liu Xiaobo est devenu une star de la littérature en 1986, quand il a dénoncé une littérature chinoise prisonnière de son passé, de son terroir, retraitée dans la tradition. Dans le texte qui l’a lancé, il écrivait que cette quête des racines et cette apologie du folklore renforçaient le recul.

Plutôt que de se comparer à celle d’autres sociétés, la culture chinoise finissait par se comparer à elle-même. Et les écrivains ne faisaient que se répéter.

Il regrettait l’absence de créativité, freinée par la pensée confucéenne de servir encore une fois le prince. C’était en plein cœur de « l’époque des racines », qu’on décrivait pourtant comme une renaissance de la littérature chinoise. Ses critiques ont eu un écho certain auprès du régime, alors en pleine transformation.

Il faut dire que les voyages de Liu en Europe et aux États-Unis, où les mouvements littéraires se succédaient, avaient aussi ouvert ses horizons littéraires. L’élite intellectuelle, rappelait-il, ne peut penser en vase clos et doit être exposée à d’autres courants.

Selon lui, la culture chinoise encadrait sa force vitale dans un enclos moral. L’imagination littéraire s’affaiblissait d’autant, entraînant « une ossification de la littérature chinoise en schémas dépourvus de vie ». La souffrance, par exemple, n’était jamais personnelle : il fallait toujours qu’elle soit morale et sociale.

Dénonçant cet étouffement, voire cette « étroitesse de l’horizon de l’intellectuel chinois », il remarquerait, dans des textes subséquents, que la Chine n’avait à peu près jamais produit, comme l’Europe de l’Est, l’Amérique du Sud ou le Japon, d’écrivain remarquable à l’étranger.

Cette réflexion est constante dans le recueil de ses textes et allocutions La philosophie du porc et autres essais. Le titre évoque la soumission de son peuple : les Chinois, écrit-il, « dorment quand ils sont rassasiés, et mangent ce qu’on leur donne quand ils se réveillent. [Le régime] les maintient au stade des besoins primaires, sans leur laisser droit à de plus grandes ambitions. »

Le soulèvement populaire de 1989, faut-il le rappeler, n’était pas motivé par une pensée révolutionnaire, mais réformiste. Portés par la tolérance momentanée du régime à l’égard de la liberté d’expression, les manifestants, surtout des étudiants, souhaitaient convaincre les dirigeants de changer, de moderniser l’État.

Encore là, estime Liu Xiaobo, la pensée confucéenne traditionnelle s’imposait ; les protestataires, selon celle-ci, se voyaient comme des conseillers de l’empereur plutôt que comme des opposants. Or, pour l’écrivain, la modération a finalement nui à la cause. Les dissidents ont payé par la prison et l’exil parce qu’ils ont fait l’erreur de croire qu’on pouvait convaincre un régime de changer.

Un pouvoir qui tue est écœurant ; un pouvoir qui ment pour défendre les meurtres qu’il a commis est méprisable. Et une nation qui le tolère est désespérante.

Liu Xiaobo, La philosophie du porc et autres essais

Aujourd’hui, les Chinois ont-ils toujours cette soif de liberté ? Dans ses textes, Liu Xiaobo casse l’image de Chinois vivant isolés du monde, hors d’une réflexion et d’une effervescence intellectuelle.

Mais la liberté, juge-t-il, ne pèse tout simplement plus assez lourd dans la balance. Oui, l’économie de marché a reproduit des inégalités très occidentales en Chine, mais elle a aussi apporté un certain confort matériel qui supplante le désir de liberté.

L’écrivain craint cette « aisance relative » qui semble satisfaire les Chinois, des « consciences achetées » qui relèguent dans l’oubli les victimes du massacre de 1989 — événement de toute façon gommé des livres d’histoire chinois et inconnu des jeunes générations.

Pourtant, soutient-il, l’absence de liberté pour un maintien de la stabilité est un leurre. « Un pouvoir qui tue est écœurant ; un pouvoir qui ment pour défendre les meurtres qu’il a commis est méprisable, écrit-il. Et une nation qui le tolère est désespérante. »

Il implore ses compatriotes de recouvrer la dignité d’être humain, cette soif de changement, sinon ils ne seront que « des esclaves sans fierté » qui mériteront leurs « gouvernants médiocres ».

La philosophie du porc et autres essais, Liu Xiaobo, collection « Bleu de Chine », Gallimard, 2011.